Ours tué en Ariège : un tir contre son camp ?

chasseurs ours ariège

Le cadavre d’un ours a été retrouvé au-dessus de la petite station de ski de Guzet (Ariège). L’animal a été abattu par balles, précise la ministre de la Transition Ecologique qui a diffusé l’information sur Twitter. « L’ours est une espèce protégée, cet acte est illégal et profondément condamnable. L’Etat va porter plainte » ajoute Elisabeth Borne. Un collectif d’associations pro-ours a aussitôt réagi en condamnant « un braconnage ». Les associations demandent à la ministre « de confirmer dès maintenant que l’Etat respectera son engagement de remplacer rapidement tout ours mort de cause humaine et procédera donc à un lâcher pour compenser ce tir illégal et inacceptable ».

La présidente (PS) du conseil départemental de l’Ariège a elle aussi réagi sur les réseaux sociaux. « Nous savions tous que cela allait arriver », écrit Christine Téqui sur Facebook. Elue de ce canton de montagne, l’ex-maire de Seix ne cache pas son hostilité à la présence du plantigrade. « Depuis des années trop de monde joue à « l’apprenti sorcier » en voulant réintroduire un animal qui n’a plus sa place dans nos montagnes », estime Mme Téqui.

légitime défense ?

On ignore encore les circonstances précises de la mort de l’animal, dont la dépouille a été transférée à l’école nationale vétérinaire de Toulouse pour autopsie. Il s’agit d’un jeune mâle âgé de 4 à 5 ans et pesant entre 150 et 180 kilos, selon la préfète de l’Ariège qui s’est rendue sur place avec le procureur de la République. Une piste carrossable permet d’accéder depuis la station de ski au col de l’Escot, où des troupeaux viennent passer l’été en estive. Ils arrivent de la vallée voisine d’Ustou. Un groupement pastoral de 14 éleveurs y mènent chaque année environ 500 brebis, une centaine de vaches et un dizaine de chevaux. Les techniciens du groupe ours s’y sont rendus le 7 juin pour procéder à l’expertise d’une jeune brebis qui aurait été attaquée par un ours. Le troupeau, qui venait de s’installer depuis trois jours sur l’estive, a été attaqué en dépit de la présence des éleveurs et de la bergère, selon l’ASPAP, fer de lance des éleveurs ariégeois opposés à l’ours.

L’hypothèse qu’un des éleveurs du groupement pastoral d’Ustou soit le tireur est la plus probable. L’ouverture de la chasse a été repoussée au 1er juillet par la fédération des chasseurs de l’Ariège. « Il faut que des gens soient à bout pour commettre des actes illégaux comme ça », déclare Philippe Lacube, président de la chambre d’agriculture de l’Ariège à l’AFP. Ancien porte-parole de l’ASPAP, Philippe Lacube évoque un possible acte de « légitime défense ».

commando masqué

L’Ariège est le département où la tension entre pro et anti-ours dans les Pyrénées est la plus vive. Des opposants au plantigrade avaient diffusé une vidéo, en cagoule et tenues de chasse de camouflage, pour annoncer très explicitement en 2017 la manière dont ils entendaient régler radicalement le problème. Philippe Lacube et des militants de l’ASPAP ont été auditionnés à plusieurs reprises par les gendarmes de l’Ariège dans le cadre d’une enquête, toujours en cours, pour tenter d’identifier les membre de ce mystérieux commando. De façon moins spectaculaire, certains se vantent en petit comité d’avoir déjà réglé leur compte à des ours portés disparus. Les techniciens chargés du suivi de la population ont perdu la trace de six animaux en 2019. Mais ils ne sont pas officiellement considérés comme morts. Coté français, c’est en Ariège que se concentre le plus grand nombre de la cinquantaine d’ours recensés dans la cordillère franco-espagnole… mais aussi des attaques contre les troupeaux.

Plus de 1000 bêtes ont été tuées par des ours en 2019, selon les chiffres officiels. Les dégâts ont tendance à être sur-estimés pour faciliter l’indemnisation financière des éleveurs, explique Farid Benhamou, qui a consacré une remarquable thèse aux conflits entre éleveurs et grands prédateurs. Philippe Lacube évoque pour sa part le chiffre de 1.500 animaux disparus. Au yeux de l’éleveur anti-ours, c’est la preuve que les techniques de protection des troupeaux préconisées par l’Etat ne fonctionnent pas. Les associations pro-ours font au contraire valoir que les éleveurs ariégeois, hostiles à la cohabitation avec l’animal sauvage, rechignent à mettre en place des mesures comme le regroupement des troupeaux la nuit ou la pose de clôtures électrifiées.

Effarouchement et promesse présidentielle

En guise d’apaisement, l’Etat avait accepté d’expérimenter l’an dernier dans les Pyrénées des mesures d’effarouchement réclamées par les éleveurs, mais combattues par les associations environnementalistes. Inspirée des techniques employées pour tenter de maintenir les loups à distance des troupeaux, cette nouvelle doctrine prévoit un effarouchement graduel pouvant aller jusqu’au tir de balles en caoutchouc. Mais en aucun cas par des « tirs de prélèvement », comme cela se pratique pour limiter la population de loups.

La mort violente de l’ours en Ariège est la troisième par arme à feu dans l’histoire récente et la deuxième de l’année dans les Pyrénées. Un autre mâle a été retrouvé mort dans le Val d’Aran en avril. Les autorités espagnoles ont refusé de dévoiler les résultats de l’autopsie, réalisée à l’université de Barcelone. Les autorités locales aranaises prétendent que l’animal aurait fait une chute mortelle après s’être battu avec un congénère, mais des associations environnementalistes soupçonnent un empoisonnement. Etablir les causes de la mort n’est pas anodin. Le programme de réintroduction de l’ours dans les Pyrénées, financé par l’Union Européenne, prévoit en effet de remplacer chaque animal disparu volontairement à cause de l’homme. Les récents lâchers de deux femelles en Béarn se justifient ainsi par la mort de Canelle, tuée par un chasseur en 2004.

Emmanuel Macron aurait assuré aux éleveurs les plus remontés qu’il n’y aurait plus d’importations d’ours dans les Pyrénées. La promesse présidentielle devait être gravée dans le marbre de la nouvelle mouture du plan ours, en cours de préparation. Mais les balles qui ont fauché l’ours au-dessus de Guzet pourraient remettre en cause cet engagement en remettant la pression sur le gouvernement sur l’obligation légale de remplacer l’animal. Et si le « braconnier » de l’estive du col d’Estots avait tiré contre son camp ?

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