Montauban : le violon de Bourdelle

C’est l’événement de l’année à Montauban : le vieux musée Ingres installé dans l’ancien palais épiscopal rouvre ses portes au public ce week-end. Totalement transfiguré après trois années de chantier. La configuration du site, qui domine le pont historique traversant le Tarn, fait immanquablement penser au musée Toulouse-Lautrec, logé lui aussi dans un ancien palais des évêques, quelques dizaines de kilomètres en amont à Albi. Osons le dire : l’aura d’Ingres ne permettra pas à la préfecture du Tarn-et-Garonne d’attirer les 175.000 visiteurs annuels revendiqués par sa voisine tarnaise. La directrice du musée vise plus modestement les 80.000 visiteurs. Soit un doublement de la fréquentation.

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Ernest Pignon-Ernest à l’inauguration du MIB (musée Ingres Bourdelle) de Montauban

Nommée conservatrice en 1998 du musée montalbanais, Florence Viguier-Dutheil se démène sans compter pour inscrire cette autre « ville rose », toute de briques vêtus, dans le circuit des visites incontournables de la région toulousaine. La présence d’Ernest Pignon-Ernest lors de l’inauguration du musée en atteste : « exposer à Montauban est un de mes plus beaux souvenirs » confie l’artiste, invité en 2007 puis en 2009 par la directrice du musée à confronter ses fameux collages à l’oeuvre d’Ingres. Aux yeux de ce pionnier du street-art, « Ingres est une référence pour tous ceux qui s’intéressent au dessin ». Le peintre avait légué 4.507 de ses dessins et croquis préparatoires à sa ville natale.

Exposer ces minces et fragiles pelures n’est ni facile, ni spectaculaire. La remarquable muséographie qui accompagne la restauration réussie du palais, édifié au XVIIe siècle par les évêques catholiques dans cette ancienne place forte protestante, permet de consulter ces esquisses grâce à un astucieux système de rayonnage vertical. Un atelier de restauration de cette précieuse collection qui ravira les spécialistes a même été aménagé sous les toits, mais n’est pas accessible au public. Un « cabinet de dessin » a en revanche été reconstitué dans l’une des salles, jadis décorée par le père de Jean-Auguste-Dominique Ingres, lui-même peintre et sculpteur. On y trouvera le fameux  « violon d’Ingres », instrument sur lequel jouait parfois le peintre qui fut, parait-il, 2ème violon à l’orchestre du Capitole de Toulouse. La musique ne fut donc pas seulement un passe-temps pour l’artiste qui a longtemps dirigé la villa Médicis à Rome grâce aux relations que cet ancien bonapartiste a su nouer avec les monarchistes sous la Restauration. Nommé sénateur impérial lors du coup d’Etat de Napoléon III, l’ancien élève de David excellait dans les portraits.

Nus féminins et portraits officiels

Ingres, qui vécut les balbutiements des daguerréotypes, aurait pu être le « photographe officiel » de l’Elysée, comme David fut le peintre de Napoléon. Le musée du Louvre a prêté pour la réouverture du musée un grand tableau représentant le jeune duc d’Orléans, mort accidentellement à 32 ans. Ce grand portrait en uniforme militaire du fils de Louis-Philippe avait vocation à devenir l’image officielle du futur roi de France. Le musée montalbanais organisera cet été une grande exposition autour de l’iconographie posthume commandée par la Monarchie de Juillet à la mémoire de ce jeune prince, libéral et mécène, qui gagna ses galons lors des guerres coloniales en Algérie. En attendant, la directrice du musée a su convaincre plusieurs institutions de prêter des œuvres afin de faire dialoguer l’oeuvre d’Ingres, dont l’académisme est sans doute un peu passé de mode, avec des artistes plus attirants pour le public moderne : Degas, Vuillard et même un incontournable Picasso.

Les nus féminins, autre grande spécialité du fameux auteur de la Grande Odalisque, sont bien représentés. Y compris dans une dernière salle, plus iconoclaste, où Florence Viguier-Dutheil n’hésite pas à questionner cette mode de nombreux peintres de l’époque aux nouveaux canons féministes ou aux emprunts et ré-emplois plus ou moins provocateurs des artistes contemporains. « Le regard sur la postérité du maître de Montauban doit rester curieux, dynamique et pourquoi pas irrévérencieux », écrit la directrice du musée en guise de profession de foi.

Le « grand guerrier de Montauban »

C’est l’occasion ou jamais de souligner ici la force évocatrice d’un bronze monumental installé dans la deuxième salle de l’exposition temporaire. Signée Bourdelle, l’autre enfant du pays, cette sculpture représente un guerrier plus grand que nature. Son torse puissant et les muscles saillants contrastent avec les chairs féminines exposées sur les tableaux d’Ingres. L’oeuvre a été réalisée par le disciple montalbanais de Rodin pour le monument aux morts commandé par la ville de Montauban après le désastre de la bataille de Sedan et la chute du IIème Empire. Elle fit scandale à l’époque. C’est le musée privé de la fondation Bemberg, installée à Toulouse, qui a prêté son unique Bourdelle pour l’occasion. Ce « grand guerrier de Montauban » est l’une des pièces maîtresses de l’exposition. D’autres créations du sculpteur sont présentées dans les sous-sols en brique de l’ancien palais épiscopal, dont certaines prêtées par le musée parisien consacré au sculpteur. La ville a décidé fort justement d’accoler le nom de Bourdelle à celui d’Ingres pour son musée retrouvé. Les sculptures et l’architecture du « MIB » (musée Ingres Bourdelle) de Montauban valent à elles seules le déplacement.

Lareine électrise le théâtre Garonne

Lareine Chamonix
De toutes les matières, c’est les watts qu’il préfère. Eric Lareine, 65 ans au compteur (Linky), a fait péter le mythe du père fondateur de la « Houille Blanche » sur la scène du théâtre Garonne. On ne pouvait rêver meilleur endroit que cette ancienne usine de pompage de l’eau du fleuve à Toulouse pour évoquer la vie d’Aristide Bergès, fils de papetier ariégeois qui fit fortune dans les Alpes en installant les premiers barrages hydro-électriques au XIXème siècle.
Cravaté et vêtu d’un improbable manteau-blouse d’époque, le chanteur-performer va au charbon avec son complice Pascal Maupeu et trois autres musiciens pour raconter l’exil de cet ingénieur pyrénéen dans le Dauphiné et sa rencontre avec “la fée électricité”. « Tous les faits sont réels », insiste à plusieurs reprises le conteur électrique, qui s’amuse à rajouter une muse aux pieds palmés à la biographie officielle de l’industriel.
Lareine Berges 2
Entre deux chansons et instrumentaux aux accents de rock bruitiste, Lareine renoue avec son ancien métier de peintre en lettres en dessinant sur un drôle de tableau surtout pas noir, mais d’une couleur laiteuse grâce à des éponges imbibées de Blanc d’Espagne. Cet unique accessoire de scène a été fabriqué par Matthieu Bony. Créateur de décors d’opéra et des spectacles de rue du Royal de Luxe, il a réussi à insérer des tuyaux invisibles entre deux feuilles de plexiglas pour que de l’eau vienne périodiquement effacer les œuvres graphiques éphémères du chanteur, dans un ruissellement digne des ardoises magiques de notre enfance.
La mise en scène de ce spectacle qui épouse davantage la forme d’un concert « classique » que d’une pièce de théâtre a été confiée à Christophe Lafargue, alias Garniouze, autre adepte des spectacles de rue. Arpentant la scène en soliloquant dans son costume d’ingénieur positiviste, Lareine revient toujours au pied de son micro planté au milieu de la scène, comme aimanté. « On a pensé à utiliser un micro-casque pour les séquences narratives, mais je l’aurais fait péter en 5 minutes » explique le trépidant chanteur de blues en blouse. Il ne manquera d’ailleurs pas de sortir un harmonica de sa poche pour y souffler ses tripes habituelles. On ne se refait pas à 65 ans, même quand on joue un respectable industriel en cravate et montre-gousset sur plastron.
Lareine Bergès
Né par hasard à Charleville-Mézières, le plus rimbaldien des artistes toulousains confesse volontiers la part autobiographique de ce spectacle historico-électrique. « Mon père était ingénieur EDF ». Le paternel fut même diplômé de l’école fondée par Aristide Bergès du coté de Grenoble. Antinucléaire revendiqué, Lareine s’interroge en artiste sur ces ingénieurs et « leur confiance aveugle en la science ». Plutôt que de raconter les véritables déboires de l’inventeur de la “houille blanche” avec les riverains dauphinois de ses barrages qui lui firent un procès pour avoir détourné leur eau, il préfère dire que l’industriel a « trahi » la fée qui lui avait enseigné comment capter l’énergie des chutes d’eau. Le morceau de bravoure du spectacle est une longue épopée lyrique sur « la chute des corps » où Lareine peut donner le plein de sa démesure.
Un disque (vinyle) est annoncé en 2020 avec les chansons et la musique composée par Pascal Maupeu pour ce spectacle onirique original.

François Delarozière, le retour du fils prodigue à Toulouse

Minotaure Delarozière
Il avait pensé initialement proposer un immense héron volant. Quand Pierre Cohen, l’ancien maire (PS) de Toulouse lui a commandé l’un de ces spectacles de marionnettes géantes dont il a le secret, François Delarozière avait encore en tête cet « arbre aux hérons » qui devrait voir le jour à Nantes. Le fondateur de la compagnie La Machine a finalement conçu un Minotaure de plus de 40 tonnes et 14m de haut spécialement pour la ville. Inspiré par le dédale de ses ruelles médiévales, et singulièrement par cette rue du Taur tracée selon la légende par un taureau traînant le corps du premier évêque martyr de Toulouse à l’époque romaine. Guidé par l’une des deux araignées géantes déjà aperçues à Liverpool ou Montréal, rebaptisée Ariane pour l’occasion, le Minotaure attire la foule en dépit d’une météo capricieuse : 200.000 personnes se sont pressées dès le premier jour sur les bords de la Garonne.

Le nouveau maire, Jean-Luc Moudenc (LR), se déclare satisfait. Il mise beaucoup sur le Minotaure et les autres créations mécaniques de François Delarozière pour renforcer l’attractivité touristique de la ville. L’élu avait pourtant vertement dénoncé le projet de son prédécesseur lors de la campagne électorale de 2014. « J’avais critiqué les modalités de gestion, jamais l’idée », nuance aujourd’hui M Moudenc. Le créateur de La Machine, lui, se tient prudemment en retrait des joutes politiques locales. « Je n’ai jamais pris parti, ça ne m’intéresse pas » confie François Delarozière. Il a patiemment rongé son frein pendant cinq ans. Le Minotaure devait initialement être dévoilé au public en octobre 2013, juste avant les élections municipales.

15 millions pour la Halle de la Machine

Jean-Luc Moudenc raconte qu’il a tenu à rassurer le concepteur du Minotaure dès leur première rencontre. « Je lui ai tout de suite dit qu’on ferait le spectacle ». Mais les tractations ont été longues pour aplanir les questions financières. Le budget pour quatre jours de spectacle, entièrement gratuit, s’élève à plus de 2 millions d’euros. Autant que ce que la métropole a déboursé pour la construction du Minotaure (2,5 millions). A ces 4,7 millions s’ajoutent les 15 millions pour la Halle de la Machine, vaste bâtiment vitré de 6.000 m2 érigé sur l’emplacement de l’aérodrome historique de la ville, celui d’où s’élançaient les pionniers de l’Aéropostale dans le quartier de Montaudran. Cet aspect patrimonial chagrinaient davantage encore les nostalgiques de la glorieuse histoire aéronautique de Toulouse que le budget total alloué à La Machine. Les fans de Mermoz et Saint-Exupéry apprécieront peut-être d’apprendre que François Delarozière a prévu d’ajouter des ailes à son Minotaure. Elles seront dévoilées ce samedi soir.

Minotaure Machine Montaudran

L’artiste-ingénieur doit enfin oublier l’épisode désormais légendaire de l’autobus à la broche. Les vieux Toulousains qui votaient alors pour Dominique Baudis doivent encore se souvenir avec effroi de ce spectacle déjanté du Royal de Luxe qui avait mis en scène dans les années 80 l’incendie d’un vénérable bus de la Semvat, façon méchoui. Privée de subventions, la troupe de théâtre de rue avait alors quitté Toulouse pour Nantes. François Delarozière, lui, a toujours gardé un pied dans l’agglomération. Celui qui a conçu la plupart des machines de spectacles du Royal de Luxe a fondé sa propre compagnie en 2005. Avec un goût prononcé pour les mécaniques de transport. Comme l’éléphant de l’île de Nantes, le Minotaure pourra embarquer des voyageurs quand il aura rejoint ses quartiers de Montaudran. Cinquante personnes pour une dizaine d’euro le trajet.

Le Minotaure gracié de Toulouse

Minotaure signature

Ses 47 tonnes de bois et de métal articulés devaient faire leurs premiers pas dans les rues de Toulouse en octobre 2013. Le Minotaure, imaginé et fabriqué par François Delarozière dans les anciens chantiers navals de l’Ile de Nantes, fera finalement son apparition du 1er au 4 novembre 2018 dans le dédale des rues médiévales de la ville rose. Cette oeuvre mécanique monumentale, commandée par l’ancien maire (PS) de Toulouse, Pierre Cohen, pour la rondelette somme de 2,5 millions d’euros, a bien failli ne pas survivre au changement de majorité municipale. Bombardé de critiques, de droite comme de gauche, lors de la dernière la campagne électorale, le Minotaure reposaient en pièces détachées depuis des années dans les cartons de La Machine, la compagnie de théâtre de rue de François Delarozière.

L’artiste-ingénieur, concepteur de la plupart des machines fantastiques de la troupe du Royal de Luxe, a finalement signé un contrat de dix ans avec Jean-Luc Moudenc, le nouveau maire (LR) de Toulouse, pour exposer le Minotaure et plusieurs centaines d’autres machines de son invention dans la Halle des Machines, un bâtiment de verre de 6.000 m2 spécialement construit pour abriter ses créations. Le choix de Pierre Cohen d’implanter cette nef industrielle et culturelle sur la piste légendaire des premiers avions de ligne de l’Aéropostale, à deux pas des derniers vestiges historiques de l’entreprise Latécoère dans le quartier de Montaudran, avait fait tiquer son concurrent. Le maire de Toulouse s’est finalement laissé convaincre par plusieurs de ses adjoints chargés de la culture de ne pas confier la nouvelle halle aux associations des nostalgiques des pionniers de l’aéronautique toulousaine, comme il l’avait envisagé durant sa campagne électorale. Jean-Luc Moudenc a changé son fusil d’épaule et a réussi à amadouer ces associations, qui voyaient d’un mauvais œil l’arrivée du Minotaure sur la piste, en injectant 10 millions supplémentaires dans un futur «  musée  » aéronautique qui sera inauguré le 25 décembre 2018 pour le centenaire du premier vol de l’Aéropostale. Les deux projets mémoriels concurrents sont désormais réunis sous un même label  : la Piste des Géants.

Cette réconciliation a un coût. Contrairement aux affirmations de Pierre Cohen, le Minotaure et les autres machines de François Delarozière ne seront pas capables de s’autofinancer à 100%. La future Halle des Machines, qui a coûté environ 15 millions d’euros d’investissement, bénéficiera d’une subvention annuelle de plus de 500.000 euros par an pour équilibrer ses comptes, prise en charge par les 37 communes de Toulouse Métropole. Le ticket d’entrée de la Piste des Géants a été fixé à 9 euros. Le Minotaure, qui sera stationné à l’extérieur de la Halle, sera visible gratuitement. François Delarozière et Jean-Luc Moudenc espère 220.000 visiteurs par an pour cette nouvelle attraction toulousaine, comparable au fameux éléphant mécanique de l’Ile de Nantes.

Toulouse, le marathon des notes

 

Mouss et Hakim Saint Aubin
Mouss et Hakim, les chanteurs-danseurs de Zebda, avec les enfants d’une école venus chanter au marché Saint-Aubin pour s’offrir un voyage scolaire

 

Oubliez tout ce que vous croyez savoir sur la musique à Toulouse : Nougaro, l’orchestre du Capitole, Zebda ou le Bel Canto. Chacun dans son genre a porté loin la réputation musicale de la ville dans tout le pays, et bien au-delà. Mais aucun ne suffit à donner le « la » d’une scène musicale singulièrement plurielle. Pour être au diapason de cette ville, il faut en accepter toutes les sonorités.

En juin dernier, l’Ensemble baroque de Toulouse a fêté le dixième anniversaire de Passe ton Bach d’abord, festival original et convivial qui a entrepris de revisiter les œuvres du grand compositeur allemand dans les lieux les plus divers. La manifestation ne bénéficie pas de l’aura médiatique des Folles Journées de Nantes, mais un public ravi a pu ainsi découvrir cette année Michel Macias jouer du Bach à l’accordéon à la librairie Ombres Blanches, ou des billes interpréter « Jésus que ma joie demeure » en dévalant un « Escalabach » en bois installé en 2016 au couvent des Jacobins.

Dans un tout autre registre, les deux frères rappeurs Bigflo et Oli, qui ont passé leur enfance dans le quartier des Minimes cher à Claude Nougaro, s’apprêtent à remplir le Zénith deux soirées consécutives en avril 2018 alors que le chanteur Manu Galure, révélé au grand public l’an dernier en se présentant à la surprise de ses nombreux fans locaux dans une célèbre émission de radio-crochet télévisé, est parti à pied du théâtre Sorano le jour de l’équinoxe d’automne, pour une tournée inédite de concerts de proximité qui doivent le mener à Paris le 21 juin 2018, jour du solstice d’été et de la fête de la musique.

Musique gratuite sur le pouce à l’heure du déjeuner

La ville rose n’a pas de « couleur musicale » unique, constate Joël Saurin, musicien du groupe Zebda qui organise depuis bientôt dix ans des mini-concerts gratuits, tous les jeudis à l’heure du déjeuner. Ces « pauses musicales » ont rapidement trouvé leur public, en dépit d’une programmation délibérément éclectique. Jazz, classique, rock, chanson française, musiques du monde ou expérimentale, le « menu » mitonné par l’ancien bassiste a de quoi satisfaire tous les appétits. « On affiche généralement complet, il y a des retraités qui arrivent une heure avant le début des concerts pour être sûrs d’avoir une place » raconte Joël Saurin, qui précise la formule de ces recréations musicales décontractées : « c’est pas la messe, on a le droit de partir avant la fin ». A quelques exceptions près, le public a bien compris l’état d’esprit. « Je me souviens d’une dame offusquée parce que des gens mangeaient des sandwiches pendant un concert de musique baroque ». Les musiciens, recrutés exclusivement dans le vivier local, sont eux aussi prévenus que le public n’assistera pas nécessairement religieusement à leur prestation. « C’est tout de même mieux que de jouer au noir dans les bars », dit Joël Saurin. Les concerts sont gratuits, mais tous les artistes sont payés au cachet. « A Paris, certains artistes payent pour se produire en concert », souligne l’organisateur.

Joel Saurin
Joel Saurin dans la cour de l’Ostal d’Occitanie, où se produisent les pauses musicales aux beaux jours

La liste d’attente pour se produire lors de ces « pauses » désormais bien installées dans le paysage musical toulousain est longue. Joël Saurin a calculé qu’il lui faudrait quatre années pour programmer tous les artistes figurant « en stock » dans ses fichiers, et la liste s’allonge d’une année sur l’autre. Pour la ville, la facture s’élève à environ 50.000 euros par an. La formule, inaugurée par la municipalité socialiste de Pierre Cohen, a été pérennisée par l’équipe de Jean-Luc Moudenc. Elle s’exporte aussi dans d’autres petites communes de l’agglomération, en s’adaptant au budget et au contexte local. Dans le Frontonnais, vignoble au nord de Toulouse où il est né et réside toujours, Joël Saurin et l’association créée pour gérer les « pauses musicales » toulousaines organisent des « jardins musicaux » le dimanche après-midi. « Pas avant 16h, après Michel Drücker et le passage des tondeuses », précise le musicien, en sociologue non-patenté mais averti des réalités quotidiennes des zones péri-urbaines. En juin dernier, il a aussi lancé le « vélo musical », conjuguant concerts et ballades cyclistes dans les campagnes. Un premier itinéraire a été inauguré depuis Grisolles (Tarn-et-Garonne) entre la piste cyclable du canal latéral et la Garonne en passant par le château de Pompignan, propriété d’un marchand de pianos et collectionneur de Toulouse. Dans la foulée, Joël Saurin a inauguré cet automne les « balades musicales », associant concerts et randonnées pédestres dans quatre communes du Frontonnais (Villaudric, Castelau d’Estrétefond, Bouloc et Vacquiers) du 7 au 15 octobre.

Troubadours pas morts

Disciple revendiqué de Claude Nougaro, Yvan Cujious partage l’avis du musicien de Zebda. « Il n’y a pas de de son toulousain », dit cet ancien prof de physique, devenu chanteur et animateur-radio. Cet axiome ne l’a pas empêché de lancer en 2015 le Toulouse Con Tour, une série de concerts à travers toute la France en compagnie de deux autres complices de la scène locale, Magyd Cherfi et Art Mengo, qui s’attacherait presque à démontrer le contraire. « Nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire de Claude Nougaro », raconte Yvan Cujious, qui avait déjà sollicité les deux artistes toulousains pour l’écriture de son deuxième album personnel. La proposition d’un organisateur de spectacles en Charentes, qui avait laissé « carte blanche » à Yvan Cujious pour monter « un plateau toulousain », a été le point de départ de cette tournée où les trois compères revisitaient le répertoire Claude Nougaro, Pierre Perret ou Francis Cabrel. On dirait le Sud…Ouest, aurait pu chanter Nino Ferrer, autre pointure régionale de la chanson figurant au menu du trio. « Nous avons chacun notre propre sensibilité musicale, mais le point commun réside dans notre approche du texte. Il y a ici une tradition du récit, on aime raconte des histoires en musique, une habitude qui remonte sans doute aux troubadours », analyse Yvan Cujious.

Dick Annegarn
Dick Annegarn avec son escabeau des « Jours de Joutes », rue Riquet

Le trompettiste qui a longtemps animé des « baloches » en amateur avant d’avoir le courage de plaquer une carrière écrite à l’avance dans l’Education Nationale par goût de la scène cite l’occitaniste Claude Sicre, un autre proche de Nougaro qui a toujours cherché à renouer le fil de l’histoire de ces poètes et musiciens du Moyen-Age, champions de la « tchatche » qui pourraient en remontrer aux rappeurs modernes. « Nous avons une une tradition de l’oralité perpétuée aujourd’hui par Dick Annegarn. C’est un vrai poète. Il n’est peut-être pas né ici, mais y vit comme un poisson dans l’eau et a été accepté en retour. Il fait partie de notre famille toulousaine ». Installé dans le Comminges, le chanteur d’origine néerlandaise a repris le flambeau de Claude Sicre en collectant des chansons populaires qui n’ont jamais été enregistrées et en organisant à Toulouse des « joutes » ouvertes à tous les slameurs amateurs sur la place publique. Il faut avoir assisté au moins une fois dans sa vie à une séance des JJJ (jeudi jour de joute), lancé à l’origine par Dick Annegarn sur la place du Capitole en forme de festival « off » et contestataire au Marathon des Mots, pour mesurer la folle ambition, à la fois modeste et géniale, du poète qui se dit « no-landais ». Perché sur une échelle, armé d’un simple mégaphone, il harangue la foule et improvise en attendant que des amateurs osent se lancer à dire un texte au micro, au milieu d’une petite foule mi-intriguée, mi-indifférente. On est aux antipodes du festival littéraire fondé par Olivier Poivre d’Arvor, qui invite des comédiens à lire des textes en public. C’est foutraque, non-écrit, spontané…. et terriblement toulousain !

Du graffiti clandestin à la reconnaissance du « street-art »

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Sous leurs bombes, la ville rose prend des couleurs. Après avoir clandestinement recouvert des kilomètres de murs pendant des décennies à la nuit tombée, les graffeurs toulousains ont désormais pignon sur rue. En juin dernier, sept d’entre-eux se sont vu offert la façade aveugle d’un immeuble qui surplombe le quartier Arnaud Bernard à décorer. La municipalité a très officiellement passé commande de cette fresque monumentale de 30m de hauteur aux membres de la Truskool. « C’est le crew mythique de la ville » explique Olivier Gal, qui a consacré tout un ouvrage (Une histoire du graffiti à Toulouse, Atlantica) à l’extraordinaire saga cette bande de copains désormais quadragénaires, dont les pseudos sont plus connus à New-York et les revues spécialisées du monde entier que de leurs voisins de palier toulousains.

Sponsorisés par Adidas

Le « clan des 7 » de la Truskool s’est d’ailleurs reformé exceptionnellement pour le chantier du boulevard Lascrosses, qui a duré toute une semaine. « Ce mur n’existerait pas sans mon livre, qui leur a donné envie de se retrouver » raconte Olivier Gal, qui narre par le menu les déboires et les exploits de ces jeunes biberonés au rap et à la danse hip-hop, au skate et au BMX à la fin des années 80. Au départ, ils portaient des jeans baggy de surfeurs urbains et voulaient imiter les jeunes américains des quartiers défavorisés exprimant leur révolte sur les rames du métro de New-York. Si Big Apple est La Mecque mondiale du graff, Toulouse s’est imposée comme « l’une des capitales européennes » du genre, assure Olivier Gal. Le nom et le logo de la Truskool a voyagé dans l’Europe entière grâce notamment à Adidas, sponsor officiel du crew (« équipe » dans le jargon des graffeurs) en 1998. « Quand le marché a commencé à s’y intéresser, le groupe a volé en éclat », raconte Olivier Gal.

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L’histoire de la Truskool n’englobe pas à elle seule tous les graffeurs toulousains, mais elle résume bien l’ambivalence de ses acteurs, et du public, à l’égard du graff. « Les graffeurs sont issus d’une culture de la clandestinité. Il signe sous des pseudos mais aspirent tous à la célébrité », souligne Olivier Gal. Le regard du public a lui aussi changé. Apparenté jadis au vandalisme, le graff est désormais intégré au paysage urbain. Les nouvelles rames du TGV Sud-Atlantique arborent une livrée inspirée des peintures qui recouvrent les trains de banlieue. Quand Michel Réglat, patron de la plupart des MacDo de l’agglo, veut relooker son restaurant de la place Wilson, il fait appel à un graffeur. Jusqu’au maire de Toulouse qui s’inquiète du sort de la grande fresque bleue ornant une ancienne station service de l’avenue de Lyon en visitant le chantier des nouveaux accès de la gare Matabiau. « On va essayer de la déplacer », promet Jean-Luc Moudenc.

Vandales ou artistes ?

La fresque en question est l’oeuvre de Tilt, l’un des plus fameux graffeur de Toulouse. Elle a été réalisée en hommage d’un jeune rappeur, fauché sur place par un chauffard en 2013. « Tilt est considéré comme un ambassadeur de Toulouse par la ville, mais il ne se laisse pas instrumentaliser » assure Olivier Gal, qui le connaît bien. L’artiste est le premier de la bande des toulousains à s’être rendu à New-York. Il voyage toujours beaucoup, expose dans le monde entier et poste des photos de ses graffs réalisés à Moscou ou Djakarta sur sa page Facebook. « Il fait toujours des graffs dans les rues, c’est sa drogue, il ne peut pas s’en passer », dit son ami et quasi-biographe attitré. Autant dire que les efforts déployés à l’époque par la ville de Toulouse pour « canaliser » ces anciens « vandales » qui s’attaquaient aux murs de la ville n’ont pas totalement porté leurs fruits.

Le livre d’Olivier Gal raconte comment la municipalité avait déjà à l’époque « offert » un mur aux jeunes graffeurs d’Arnaud Bernard dans le jardin d’Embarthe, un îlot dégagé par la démolition d’immeubles insalubres du quartier. Les graffeurs avaient été recrutés pour deux mois dans le cadre d’un chantier d’insertion. C’était leur dernière chance avant la case prison, souligne le livre. Mais cela ne les a pas empêché de continuer à bomber aussi ailleurs, toujours plus loin. Les trains sont, après les murs, la deuxième cible favorite des graffeurs. Après avoir écumé les abords de la gare Raynal et ses wagons stationnés sur les voies de triage, ils vont se rendre jusqu’à Sète et son immense dépôt ferroviaire. « C’était la Mecque à la sauce new-yorkaise », résume Olivier Gal. Les graffeurs toulousains vont y croiser leurs homologues de Marseille.

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Emilie Deles a travaillé pendant 18 ans dans la gestion de patrimoine pour une banque du Languedoc-Roussillon avant de prendre la direction de l’espace Cobalt à Montaudran. « Je gagne trois fois moins en travaillant trois fois plus », confie la gérante de ce nouveau lieu hybride qu’elle définit comme « un temple du graff organisé »

Avec l’âge (et le succès), les « rebelles » ont néanmoins intégré une sorte de règle non-écrite  : ok pour taguer des friches périphériques, mais pas touche aux briques du centre historique ! Ce sont surtout les filles intégrées au crew, une exception dans ce petit milieu qui fonctionne à la testostérone, qui s’aventureront dans les rues commerçantes du centre-ville. Les « poupées » sexy de Fafi ou Miss Van sont plus facilement adoptées par le public que les hiéroglyphes abstraits des garçons. « Elles ont ouvert la voie », dit Olivier Gal. Mais le festival Walk on the Pink Side (WOPS), lancé en 2015 autour de Fafi, n’aura pas de suite. Ce rendez-vous des « cultures urbaines » avait pourtant marqué les esprits en accrochant des parapluies multicolores au-dessus de la rue Alsace-Lorraine. Le festival Rose Béton lui a succédé en 2016, avec des expositions jusqu’au musée des Abattoirs, partenaire de l’événement. Cette année, c’est Mister Freeze qui prend le relais. Ce festival de street-art a invité 45 graffeurs internationaux du 30 septembre au 8 octobre à l’espace Cobalt, nouveau « temple » de la discipline situé dans le quartier de Montaudran.

Manu Galure  : «  le Zénith, c’est une piscine olympique »

Manu Galure Sorano

Manu Galure n’a pas froid aux yeux. Les fans de la première heure de ce jeune chanteur toulousain bourré de talent ont été un peu décontenancés l’an dernier de le voir jouer la «  nouvelle star  » à la télévision. Voulait-il forcer le destin en déboulant dans le monde du show-biz  ?

Ses plus ardents supporters seront rassurés d’apprendre que Manu Galure vient de se lancer, en solo et à pied, dans une drôle d’aventure  : une tournée loin des chemins balisés pour chanter dans le moindre village qui voudra bien l’accueillir. On est à mille lieux de la fabrication des vedettes cathodiques à la chaîne.

Avant son départ d’un périple prévu pour durer deux ans qui s’apparente à un véritable tour de France, notre nouveau compagnon si singulier de la chanson a donné un dernier spectacle dans sa ville natale. A la fin du concert, tous ses potes musiciens sont venus hier soir lui donner l’aubade pour une mise en scène très réussie de son départ devant le théâtre Sorano.

N’en déplaise à Daniel Colling, nouveau patron du Zénith de Toulouse, tous les musiciens de la ville ne rêvent pas forcément de se produire dans l’immense salle de concert de la Cartoucherie. Avec sa malice coutumière, Manu Galure nous a confié comment il voyait son Zénith à lui.

Vu de mon balcon, jouer au Zénith c’est un peu comme si j’avais un bassin olympique dans mon jardin : ça épaterait les copines et les copains, mais faut le remplir. Et faut un grand jardin.

Je m’explique.

Mettons, par exemple, que je joue ce soir dans une salle de 100 places, des places assises je préfère, et que viennent assister au concert 96 spectateurs (parce que des fois les gens réservent et se trompent de date, ou alors ils vont dans le mauvais théâtre, une fois un type est venu en croyant que c’était Manu Dibango qui jouait alors il est reparti). Avec l’équipe technique, les organisateurs et les bénévoles, on frise à 21h les 102 âmes.

Et bien, sans me vanter, il n’y a aucune raison qu’à 22h30 tout le monde n’ait pas passé une délicieuse soirée. Venez me voir à l’occasion.

Maintenant, imaginons le même spectacle, le même concert avec ses même 96 spectateurs, techniciens, organisateurs et bénévoles, soit 102 personnes, le même piano au milieu de la scène et ma pomme dans la lumière, mais cette fois au Zénith. Avec beaucoup de courage et en comptant l’équipe de sécurité, les pompiers, ma maman qui sera venu parce-que-quand-même-mon-fils-joue-au-Zénith, et même en attendant un peu, il restera toujours à 21h30 quelque chose comme 10 882 places vides, dans un Zénith de 9223 mètres carré. Contre toute attente et à moins d’un miracle, la soirée sera longue.

Pour étayer mon propos, je cite le poète : « Quand on baise un con trop petit / cré nom de dieu on s’arrache le vit / mais quand on baise un con trop large / on ne sent plus quand on décharge / et se branler c’est des plus emmerdants / cré nom de dieu on n’est jamais content ».

Quand à l’effet que ça fait de jouer dans un Zénith, c’est une excellent question, merci de me l’avoir posée.

Manu Galure se produit ce samedi soir au fond d’une roseraie à Verfeil, petite commune à la frontière de la Haute-Garonne et du Tarn. Un site web permet suivre son périple qui doit le mener le 21 juin 2018 à Paris.