Des ours même sans Hulot dans les Pyrénées ?

ours Balès

La démission-surprise du ministre de l’Ecologie laisse opposants et partisans de l’ours dans l’expectative. Le départ de Nicolas Hulot pourrait-il signifier l’abandon de la réintroduction de deux femelles dans les vallées du Haut-Béarn (Pyrénées Atlantiques) cet automne ? Fin juillet au ministère, Nicolas Hulot avait laissé entendre aux parlementaires du département que sa démission était dans la balance pour tenir sa promesse, annoncée en mars dernier. D’autres élus, majoritairement hostiles au projet, ont directement fait valoir leurs arguments à Emmanuel Macron lors de sa visite à Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées) à l’occasion du passage du Tour de France. Le président de la République et son premier ministre se sont bien gardés de dire jusqu’à présent s’ils avaient donné un feu vert ou rouge à l’opération, aussi symbolique que politique.

Les opposants, qui avait adressé une lettre ouverte à l’Elysée dès le lendemain de l’annonce de Nicolas Hulot pour lui demander de ne pas « rallumer la guerre de l’ours », ont une nouvelle fois manifesté ce mercredi à Etsaut, l’un des rares villages de la vallée d’Aspe ouvertement favorable aux plantigrades. La manifestation était prévue de longue date, dans l’espoir d’y croiser Nicolas Hulot qui avait annoncé sa visite sur le terrain. A défaut de pouvoir interpeller le ministre, des cadavres de brebis mortes ont été déposés devant la mairie et des poches de sang lancées sur la façade. La maire, Elisabeth Médard (PS), a annoncé son intention de porter plainte.

L’épisode rappelle une manifestation similaire organisée à Arbas (Haute-Garonne) en 2006, lors des dernières réintroductions d’ours en provenance de Slovénie. Cinq plantigrades (4 femelles et un mâle) avaient alors été relâchés dans les Pyrénées Centrales(Haute-Garonne et Hautes-Pyrénées), dans un contexte tendu. La plupart des huit ours importés depuis 1996 sont aujourd’hui décédés, parfois de mort violente. Mais leur descendance, relativement prolixe, a assuré à ce jour la présence d’une quarantaine d’ours dans les Pyrénées Centrales. En moyenne, la population a cru de 13,5% par an. C’est encore trop peu pour garantir une population viable aux yeux des spécialistes du Muséum d’Histoires Naturelles, qui insistent depuis des années sur l’urgence de relâcher des femelles dans le dernier noyau des Pyrénées Occidentales, où ne subsistent que deux mâles depuis la mort de Cannelle, tuée par un chasseur en vallée d’Aspe en 2004. Mais c’est déjà trop pour de nombreux éleveurs. Surtout en Ariège, où se concentrent l’essentiel des ours… et des attaques. L’arrivée annoncée du loup vient encore renforcer le refus du retour des prédateurs dans la montagne. Même les vautours, rapaces nécrophages, sont suspectés d’être devenus carnivores par des éleveurs pour qui le sujet est devenu ultra-sensible.

Dans ce contexte pré-hystérique, les associations favorables à l’ours font profil bas. « On est inquiet » reconnaît Alain Reynes, directeur de l’association Adet-Pays de l’ours qui a mené les premières réintroductions en Haute-Garonne. Le militant se souvient de l’annonce de la réintroduction d’une femelle dans le Béarn par Chantal Jouanno en 2010, démentie par Nathalie Kosciusko-Morizet qui lui avait succédé en 2011. Comme Jérôme Ouillon, son homologue du FIEP (Fond d’intervention éco-pastoral) basé à Oloron (Pyrénées Atlantiques), il veut croire que Nicolas Hulot avait bien obtenu un arbitrage gouvernemental avant d’annoncer le lâcher des deux femelles au printemps dernier. Les associations peuvent aussi s’appuyer sur les résultats de la concertation organisée par le préfet des Pyrénées Atlantiques qui révèle une adhésion majoritaire (près de 90%) au projet, y compris dans les communes montagnardes du Haut-Béarn (58%). A Pau, la préfecture fait comme si le projet n’était pas remis en cause. Elle a fait preuve d’une certaine transparence en publiant l’épais dossier technique sur son site Internet. On y apprenait que le budget de l’opération était évalué à 110.600 €, dont 45.000 € pour les opérations de piégeage en Slovénie et 15.000 € pour le transport. Le document précisait également que l’opération pourrait être reportée au printemps 2019 si nécessaire.

 

Sur les pas de l’ours (en léger différé)

ours Alex Adrien

 » On ne part pas à la chasse à l’ours « , précise d’emblée Adrien Derousseau. Animateur de l’Adet-pays de l’ours, association à l’origine des premières réintroductions du plantigrade il y a vingt ans (1996-1997) dans les Pyrénées, ce jeune accompagnateur en montagne guide des touristes sur les hauteurs de Melles (Haute-Garonne) à la recherche d’indices de présence de l’animal. La randonnée, qui sort franchement des sentiers battus, suit le même protocole scientifique que toutes les sorties réalisées régulièrement sur une quarantaine d’itinéraires à travers tout le massif franco-espagnol par les membres du « groupe ours », dont Adrien fait partie. Recherche d’empreintes, de poils et « pièges » photographiques automatiques : il ne s’agit pas d’un « safari » pour tenter d’apercevoir l’animal, mais de relever de précieux indices qui viennent nourrir la connaissance de la population d’ours dans les Pyrénées. « On se limite à une visite hebdomadaire pour des groupes de 8 personnes maximum afin d’éviter de déranger les ours », ajoute Adrien Derousseau.

Départ au petit matin (7h30) depuis le petit village de Melles, perché juste au-dessus de la frontière avec le Val d’Aran espagnol. Après une trentaine de minutes de « mise en jambe », première halte obligée au « mémorial » aménagé dans la forêt sur le site d’où furent lâchés trois ours capturés en Slovénie : deux femelles qui s’avéreront gravides et donneront naissance dès leur premier hiver dans les Pyrénées à 5 oursons, et un mâle, Pyros, géniteur de la plupart des oursons nés depuis cette époque (dont les premiers conçus en Slovénie). Agé de bientôt 30 ans, ce mâle dominant est toujours en vie. Sa suprématie, qui n’est pas sans poser des problèmes de consanguinité, commence toutefois à décliner. La Catalogne a d’ailleurs lâché un jeune mâle supplémentaire en 2016 de l’autre coté de la frontière, avec l’objectif affiché de le remplacer.

Pour cette sortie qui s’annonce humide, sinon pluvieuse, Adrien est accompagné d’un jeune apprenti qui prépare un BTS dans le même lycée agricole dont il est issu, dans le Jura, et d’une « cliente » venue du Var avec son fils aîné. « J’ai lu un reportage sur cette sortie dans un magazine chez mon coiffeur, ça m’a tout de suite intéressée » dit Caroline, adepte de tourisme-nature. En camping du coté de Lourdes, elle a passé la nuit à l’auberge du Crabère, unique et minuscule hôtel de montagne de Melles. Alex, son fils, collégien qui se rêve vétérinaire, a manifesté un vif intérêt pour tous les relevés effectués durant la journée. La sortie, pédagogique grâce aux explications fournies par Adrien, se veut aussi « participative » : tout le monde est invité à suivre le protocole et à mettre la main à la pâte (de l’ours).

ours poils

Après une visite au « revoir », espace de terre meuble dégagé au pied d’un arbre mort dans l’espoir d’y trouver une empreinte de pas, il faut inspecter le premier des « pièges à poils » disposés sur le parcours. Il s’agit d’un fil de fer barbelé, dont les pointes ont été tournées pour ne pas blesser les animaux, disposés sur des arbres enduits d’un peu de goudron de Norvège. L’odeur de bois fumé de cette mixture attire les animaux. Elle remplace la térébenthine, utilisée auparavant comme appât. Avec la lampe d’une tablette, qui sert aussi à noter systématiquement la présence (ou l’absence) d’indices à toutes les stations géolocalisées avec précision, Adrien observe minutieusement le piège à la recherche du moindre poil. S’il trouve un poil d’ours, il le prélèvera avec des gants pour un examen génétique qui permet de suivre chaque animal individuellement. Avant de partir, il faut enfin stériliser le piège avec un mini-chalumeau pour éviter que d’éventuels résidus viennent « polluer » les prochaines recherches d’ADN.

ours caméra

Petite déconvenue en arrivant, après presque trois heures d’une montée harassante, devant le premier des quatre pièges photographiques disposés sur le parcours : l’appareil semble avoir été à moitié décroché. Sabotage ? La présence de ces « radars automatiques » disposés sur les « routes » des ours n’est pas plus appréciée que certains de leurs « cousins » automobiles par les opposants aux plantigrades. Au total, une cinquantaine de boîtiers sont disposés dans tout le massif. Mais quelques communes, hostiles à la présence des ours, ont interdit leur pose sur leur territoire. Cela n’empêche pas les caméras, qui se déclenche automatiquement au passage d’un animal, de fournir chaque année de précieux indices sur la population d’ours dans les Pyrénées. L’Office national de chasse et de la faune sauvage (ONCFS), qui supervise le suivi scientifique des plantigrades, dispose même désormais de sa propre chaîne YouTube où elle diffuse régulièrement ses plus images, fixes ou animées. En 2016, les 48 appareils ont pris 228 photos ou vidéos d’ours dans les Pyrénées françaises.

En 2017, le rapport annuel de l’ONCFS s’enrichira de quelques images supplémentaires prises sur le circuit « touristique » de l’Adet. Outre les passages de sangliers, de cervidés ou de renards, la caméra n°1 a en effet enregistré le passage d’un plantigrade le 3 juillet, avant de se décrocher partiellement. La caméra n°2, qui tourne des vidéos quelques mètres plus loin, confirme le passage nocturne de l’animal, vraisemblablement une femelle. C’est désormais à Marine Paris, qui visualise toutes les images au siège de l’Adet en collaboration étroite avec les techniciens du groupe de suivi de l’ours, de prendre le relais pour un « dé-rushage » scientifique des images. Les fichiers, transférés sur une tablette, peuvent être visualisés « en direct » sur le terrain. Caroline et son fils Alex pourront rentrer dans le Var en annonçant triomphalement qu’ils ont bien crapahuté « sur les pas de l’ours ». En prime, ils recevront toutes les images glanées lors de cette sortie mémorable par les caméras automatiques. Dont celle d’un chat forestier qui bondit soudain sur une branche, à l’image de ses cousins domestiques plus familiers.

 

si vous êtes intéressé(e)s par l’un de ces sorties, il reste des places le 27 juillet et le 7 août ; à partir de septembre, elles auront lieu le samedi. prix : 99, 90 euros par personne.