La véritable histoire de la « ligne XXL » du métro de Toulouse

inaugau métro Balladur Bosson Baudis

Le maire sortant de Toulouse l’a rappelé lors de son meeting de campagne devant 1.300 supporters : le doublement de la ligne A du métro était annoncée « depuis 20 ans ». Elle a enfin commencé à devenir une réalité le 10 janvier dernier. Initialement prévue pour le dernier trimestre 2019, la mise en service de « cette ligne XXL » a été une dernière fois reportée début janvier à cause d’un incendie dans un transformateur électrique. Ce chantier qui a viré au chemin de croix « a été livré sans dérapage, ni budgétaire, ni calendaire », s’est malgré tout félicité le maire de Toulouse lors de ses vœux à la presse. Mais la chambre régionale des comptes (CRC) d’Occitanie joue une nouvelle fois les troubles-fêtes. Selon les magistrats financiers de Montpellier, la facture globale devrait dépasser les 180 millions annoncés. La CRC avait déjà émis des doutes sur la date de livraison de la future troisième ligne de métro, programme-phare de Jean-Luc Moudenc.

Au-delà de ces querelles de chiffres, les travaux « de raccommodage » de la première ligne de métro, inaugurée en 1993, écornent au passage la réputation d’excellence des concepteurs du métro toulousain. Ils furent pourtant applaudis à l’époque pour avoir, déjà, livré la ligne en respectant à la fois le calendrier et le budget. Un « exploit » qu’il convient toutefois de relativiser. Pour quelles raisons a-t-il été nécessaire d’arrêter le métro pendant deux étés consécutifs, en 2017 et 2018, avant de multiplier les coupures nocturnes en 2019 afin de mener à bien ce chantier ? Les ingénieurs du syndicat mixte des transports en commun (SMTC) de l’agglomération toulousaine, qui travaillaient main dans la main avec ceux de Matra, concepteur du métro automatique VAL, avaient bien anticipé dès les années 90 que les rames de 26m pourraient être doublées pour transporter plus de 300 passagers… Sauf pour 4 stations initiales de la ligne A, prolongée en décembre 2003 jusqu’à Balma. « On ne peut que regretter que les travaux de génie civil n’aient pas été diligentés dès l’origine », écrit sobrement le commissaire enquêteur Alain Salles, ingénieur à la retraite nommé pour conduire l’enquête publique en 2016.

Les raisons de ce fâcheux et coûteux « oubli » sont plurielles. Elles demeurent volontairement obscures pour le grand public. Robert Marconis, universitaire spécialiste des transports, a partiellement répondu à la question posée par David Saint-Sernin lors du lancement des travaux. Le commissaire-enquêteur se contente d’évoquer avec mansuétude « des contraintes de réalisation », mentionnant entre parenthèses qu’elles auraient eu « des conséquences sur les coûts et les délais ». Francis Grass confirme. Ce polytechnicien, à l’époque directeur de la Semvat qui exploitait le réseau métro-bus du SMTC, évoque de mémoire « un surcoût de plusieurs dizaines de millions d’euros ». La chambre régionale des comptes met de son coté l’accent sur le calendrier, citant « le souhait de ne pas pénaliser les délais de réalisation ». En clair, Edouard Balladur et Dominique Baudis n’auraient pas pu inaugurer la ligne A dans la liesse populaire et sous le soleil du 26 juin 1993, si la petite station de Fontaine-Lestang et sa voisine baptisée Mermoz avaient d’emblée eu la même dimension que les autres, plus fréquentées.

Selon les magistrats financiers de la CRC, ce ne sont pas des problèmes techniques, mais des risques juridiques de contentieux qui auraient pu retarder les travaux. Ils font silence en revanche sur un rapport plus ancien de leurs collègues de la Cour des Comptes, qui éclaire dès 1997 d’un jour nouveau l’imbroglio technico-juridique et financier des stations « oubliées » de la ligne A  : les élus toulousains du SMTC avaient concédé le futur métro et l’exploitation des lignes de bus pour 30 ans à une société d’économie mixte, MT Développement (MTD), en échange d’un engagement à livrer la ligne avant le 1er juillet 1993 pour une somme forfaitaire de 3,3 milliards de francs de l’époque (505 millions €). Le « deal » était simple et rassurant  : en cas de dépassement des délais ou du budget, c’est MTD, associant la Caisse des Dépôts et Consignation et plusieurs de ses filiales à la Semvat (25%), Matra (19%) et un pool bancaire, qui payait. Critiqué par la Cour des Comptes, ce  partenariat public-privé pionnier « à la toulousaine » a été abandonné lors du choix politique d’exploiter les transports en commun de l’agglomération toulousaine en régie directe. MTD a été liquidée en 2002. Tisséo, nouvelle marque du SMTC, a alors versé 210 millions à MTD, relèvent les magistrats de Montpellier chargés de surveiller les comptes publics.

La société chargé de construire la ligne A n’a donc pas été sanctionnée pour son « oubli » des quatre stations. Elle a même été récompensée pour son travail. « A l’époque, il n’y a pas eu de débat politique », souligne Francis Grass, désormais adjoint au maire de Toulouse et président de Tisséo-ingénierie, le bras armé du SMTC pour conduire les chantiers. De fait, les élus de droite favorables au métro choisi par Dominique Baudis comme ceux de gauche, qui préféraient le tramway, n’ont rien trouvé à redire lorsque les ingénieurs ont proposé de raccourcir quatre stations pour tenir les délais. Les bénéfices de MTD ont été partagés entre la ville, de droite, et le département, socialiste.

Les travaux lourds de génie civil, terminés l’an dernier, ont été chiffrés à 63 millions. Il a fallu ajouter 65 millions pour actualiser les automatismes du VAL, racheté par le groupe allemand Siemens. Et encore 60 millions pour la sécurité des stations (évacuations, désenfumage du tunnel), la réglementation étant devenu plus sévère qu’en 1993. Au total, la facture pour réparer «  l’oubli  » de 1993 devrait atteindre 240 millions, selon les calculs de la chambre régionale des comptes. Les arrêts à répétition de la ligne A pour cause de chantier ont également occasionnés une perte d’exploitation évaluée à 1,6 millions d’euros HT dans les caisses de Tisséo.

Sans compter l’agacement des voyageurs, déjà serrés comme des sardines aux heures de pointe, parfois contraints de laisser passer des rames bondés où il est impossible de monter… quand elles roulent. Les pannes et les bugs se sont en effet multiplié en effet, notamment à cause du délicat chantier d’extension mené sans arrêter totalement la circulation. Pour éviter tout «  couac  » dans la dernière ligne droite, Tisséo a préféré reporter prudemment la mise en service de cette ligne «  XXL  » en 2020. Il faudra ajouter encore quelques millions pour acheter de nouvelles rames à Siemens afin de réellement doubler la capacité de la ligne A. Depuis le 10 janvier, les rames doubles de la ligne A peuvent certes embarquer 600 personnes au lieu de 300 aux heures de pointe… mais elles passent moins souvent, comme le souligne Franck Biasotto, ancien adjoint au maire de Toulouse qui conduit une liste concurrente pour les élections de mars prochain.

Le téléphérique urbain de Toulouse enfin « sur les rails »

telepherique-rangueil

On en parle depuis plus de dix ans, mais cette fois c’est certain : Toulouse ajoutera un téléphérique dès la fin 2020 à son offre de transports urbains. Les travaux pour édifier les 5 pylones de la ligne ne seront lancés qu’à la rentrée, mais les élus de la métropole ont tenu à donner dès ce 5 juillet le « coup d’envoi » symbolique de ce projet qui commençait à ressembler à une Arlésienne sur les bords de la Garonne. Contrairement aux lourds chantiers du métro ou du tramway, il faudra à peine plus d’un an pour construire cette nouvelle ligne de 3 kilomètres de long. Dotée de 17 cabines capables d’emporter 34 personnes (dont 17 à 20 places assises), elle reliera l’université Paul Sabatier à l’Oncopôle bâti au bord de la Garonne en passant par le CHU de Rangueil, construit dans les années 70 sur une colline dominant la ville et son fleuve. Dessinées par le célèbre designer italien Pinifarina, les cabines seront accessibles aux handicapés en fauteuil roulant et on pourra même y embarquer en vélo.

« Je suis content de voir cette idée se concrétiser et être repris dans d’autres villes » se félicite Philippe Douste-Blazy, initiateur du projet lorsqu’il fut maire de Toulouse (2001-2004). Dans l’esprit de l’ancien ministre de la Santé, il s’agissait juste d’offrir une liaison aux étudiants de médecine du CHU et leurs professeurs vers l’Oncopôle qu’il a fait émerger sur les anciens terrains dévastés par l’explosion de l’usine AZF en 2001. Pierre Cohen, qui lui a succédé au Capitole, a rajouté le tronçon qui redescend de Pech David sur l’autre versant, vers l’université. Le maire socialiste de Toulouse avait rebaptisé le projet « aérotram ». Il espérait l’inaugurer en 2017. Estimé initialement à 43 millions d’euros (hors-taxes), le téléphérique a été à plusieurs reprises revu à la hausse : 63 millions, puis 83 millions d’euros.

Pour ce prix, les cabines fabriquées par Pomagalski en Isère doivent pouvoir circuler même avec du vent d’autan jusqu’à 108km/h. La maintenance du téléphérique a été confiée à Altiservices, une filiale d’Engie qui exploite plusieurs stations de ski dans les Pyrénées, pour 2 millions par an supplémentaires. L’arrêt du service pour maintenance devrait être limité à 11 jours par an. Les trois câbles qui supportent les cabines seront posés par drone pour limiter l’impact sur le trafic aérien lors du chantier. Ils seront peints en rouge et blanc pour être visibles par les pilotes d’hélicoptère qui survolent parfois le secteur. Des indemnités « dégressives » seront même versées à six propriétaires survolés par le téléphérique : plus les cabines passent bas au-dessus de la propriété, plus la somme est élevée.

En dépit de ces modifications du projet initial qui font grimper la facture, le téléphérique urbain s’annonce comme l’un des moyens de transports les plus économes fait valoir Francis Grass, adjoint au maire chargé du chantier. Presque une « récréation » pour cet ancien directeur de la société d’exploitation des bus et du métro toulousain qui pilote également le projet de troisième ligne de métro, lourd de plusieurs milliards d’euros, qui ne devrait être mis en service qu’à l’horizon 2025… si tout va bien. Contrairement au métro, qui continue de diviser la classe politique locale, le téléphérique fait désormais consensus alors même que beaucoup le considéraient au départ comme un « gadget ».

La conception du téléphérique n’a cependant pas été un long fleuve tranquille. Il faudra surélever la station de l’Oncopole, située en zone inondable, surveiller les pylônes sur le versant de Pech David sujet aux glissements de terrain à l’aide de « d’inclinomètres », survoler les ballastières où dorment encore plus de 5.000 tonnes d’explosifs engloutis après la première guerre mondiale et traverser les fumées de la dernière usine chimique classée Seveso du secteur. Il a surtout fallu rassurer les enseignants et les parents d’élèves du lycée Bellevue, qui craignaient que le survol de leur établissement par les cabines perturbent les élèves. Le lycée, soutenu par la région Occitanie, a refusé de sacrifier ses (vastes) terrains arborés pour abriter le terminus du téléphérique. Il sera donc construit à l’entrée de l’université Paul Sabatier, de l’autre coté de la route de Narbonne.

Toutes ces réserves expliquent que le téléphérique ne pourra pas être inauguré avant les élections municipales, comme le maire, Jean-Luc Moudenc, l’aurait voulu. Sceptique à l’origine sur l’idée d’un téléphérique urbain, l’ancien adjoint aux transports de Philippe Douste-Blazy envisage désormais d’étendre le téléphérique vers les quartiers du Mirail et de Montaudran en survolant le périphérique. Mais sans s’engager sur un calendrier.