« Saurelgrad », le nouveau quartier du maire de Montpellier

Mogère gare et autoroute

Depuis le sommet du nouvel hôtel de ville dessiné par Jean Nouvel et François Fontès, l’incontournable architecte de Montpellier, Philippe Saurel peut surveiller l’inexorable avancée de l’agglomération vers la Méditerranée. Le toit de la future gare TGV émerge au-dessus d’une forêt de pins et de grues, avec le cordon lagunaire des étangs pour horizon. Le maire de la ville veut aussi voir pousser ici un nouveau stade, un « campus numérique » et des milliers de logements autour d’un nouveau « parc urbain » de 30 hectares. Bienvenue dans le futur quartier Cambacérès, vitrine de la métropole du XXIe siècle  ! «  Cambacérès est le plus grand personnage que Montpellier a enfanté  » s’enflamme le maire, féru d’histoire. Philippe Saurel tient à rendre hommage à ce fils d’un ancien maire de la ville qui fut le principal rédacteur du Code Civil sous Bonaparte, franc-maçon notoire et homosexuel supposé.

Georges Frêche avait choisi des références à l’Antiquité gréco-latine (Antigone, le Corum, Odysséum) pour marquer la ville de son empreinte. Son dauphin se veut impérial, napoléonien… et soviétique. Baroque, le maire de Montpellier n’envisage pas d’ériger une statue à la gloire de Cambacérès dans le nouveau morceau de ville qui va émerger sur ces anciens domaines viticoles bordant jadis l’autoroute A9. Non, c’est Youri Gagarine qui surplombera bientôt le double ruban de fer et de goudron de la nouvelle autoroute et de la LGV. La statue en bronze du cosmonaute soviétique sera suivie par celle de la première femme envoyée dans l’espace et de la chienne Leïka, premier être vivant à avoir expérimenté l’apesanteur, détaille Philippe Saurel. Autant de symboles d’une ville qui veut encore et toujours croire à la science et au progrès, aux yeux de celui qui a repris le flambeau du frêchisme triomphant. «  Je suis crypto-communiste  », s’amuse Philippe Saurel.

le magicien d’Oz

Géographe retraité et chroniqueur acéré de la vie régionale, Georges Roques se déclare atterré. « J’étais d’accord avec Saurel quand il critiquait la ZAC prévue autour de la gare et de l’autoroute, mais il retombe dans les même ornières. On va faire des aménagements très coûteux pour construire sur des zones partiellement inondables. Lui et son adjointe à l’urbanisme restent dans la ligne de Frêche, qui a quand même fait des erreurs », regrette l’ancien universitaire, qui prépare un nouveau livre sur les collectivités locales de son cher Languedoc. Même jugement sévère de l’influent ancien président de la chambre de commerce et d’industrie  : « On mange des terrains agricoles entre deux autoroutes alors qu’on nous alerte sur la montée des eaux de la mer. C’est aberrant ! », s’alarme Gérard Borras, qui ferraillait déjà contre les projets jugés pharaoniques de Georges Frêche. A la mairie, Alex Larue enfonce le clou. «  Saurel reconstitue OZ sans le dire  », dénonce le jeune avocat des Républicains qui tente de s’imposer comme le chef de file d’une opposition politique à un maire cultivant le  » flou macronien », au-delà des partis.

Dans les méandres des courants post-socialistes locaux, plus tortueux que le cours endigué du Lez vers la mer, Philippe Saurel se défend de suivre les rails de Jean-Pierre Moure, l’ancien maire (PS) de Cournonsec installé à la tête de l’agglomération par Georges Frêche. « La ZAC OZ était prévue sur 320 hectares, je l’ai ramené à 60 hectares. On a fait ce qu’on a dit ». Le campus universitaire, puis le nouveau stade, sont venus s’ajouter au fil de la pensée d’un maire qui est surtout fier d’avoir  « construit » politiquement une métropole, avec des élus de toute obédience. L’opposition municipale s’insurge toutefois contre le projet de stade destiné à remplacer celui de la Mosson.  » Ce dernier a 50 ans, il est en zone rouge du plan de prévention des inondations et les assurances ne veulent plus payer « , justifie le maire. Des arguments que rejette Alex Larue, qui a demandé en vain à Philippe Saurel un référendum pour valider cet investissement, estimé à 150 millions d’euros.  » La priorité, ce n’est pas le stade, mais le renouvellement de la voirie, la rénovation de l’Ecusson et la rénovation urbaine « , abonde le socialiste Michaël Delafosse.

la « gare betterave » a mangé le Mas Rouge

Sur le pont Gagarine qui vient d’être inauguré, un couple de retraités de la SNCF venus de Saône-et-Loire a fait un détour pour contempler le chantier de la gare. Ils avouent ne pas bien comprendre l’importance d’un tel édifice « pour seulement quatre TGV par jours », loin du centre-ville. Ancien « compagnon de route » de Philippe Saurel, Jean-Pierre Touchat, président du syndicat des commerçants des halles et des marchés de Montpellier, dénonce une future « gare betterave ». A l’inverse, la trentaine d’architectes, artistes ou informaticiens un peu bohèmes qui avaient acheté collectivement en juin 2007 le domaine Fitzgerald, à Lattes, pour vivre et travailler (presque) à la campagne, sont aujourd’hui rattrapés par l’urbanisation à grande vitesse de la métropole. Le chantier de la LGV et de l’autoroute a déjà « mangé » 6 hectares de cet ancien domaine viticole transformé en « résidence d’artistes ». Le nouveau stade de 25.000 places sera érigé à seulement 300 mètres de ces vieux bâtiments bucoliques hantés par des chats en liberté, bientôt frôlés par les TGV et à portée d’oreille de la nouvelle A9. « Les élus locaux sont trop liés au BTP. Ils détestent la critique et décident sans concertation », grince Olivier Gounon Ascain, architecte retraité de l’atypique phalanstère du Mas Rouge. Ces pionniers du co-working et de l’habitat participatif peuvent être d’autant plus amers qu’ils sont le « cœur de cible » revendiqué par Philippe Saurel pour son nouveau quartier, qui doit faire la part belle aux  » industries créatives « . Mais pas à la même échelle.

Mogère Mas Rouge
la future gare TGV de la Mogère vue du Mas Rouge à Lattes

Le maire de Montpellier a retenu l’agence XDGA pour dessiner le visage de son futur quartier. Xaveer de Geyter n’est peut-être pas Ricardo Boffil, mais il travaille déjà sur le campus technologique de Paris-Saclay. L’architecte belge s’est contenté pour l’instant d’esquisser les lignes du futur « bâtiment totem » de la French Tech, une  » halle  » de 12.000 m2 qui doit faire la jonction entre Odysseum et la nouvelle gare, à la manière du Polygone entre la Comédie et Antigone. L’idée est de faire co-exister les jeunes pousses du numériques qui s’épanouissent actuellement dans l’ancienne mairie, des universitaire et des chercheurs sous une sorte de  » serre-usine « . Contrairement à la tour de Saint-Roch qui sera verticale, le  » totem  » de Cambacérès sera horizontal. Une sorte de  » centre commercial  » sans commerces ni bureaux fixes, à mi-chemin entre le parc des expositions et les  » campus  » californiens de Google ou Facebook dans la Silicon Valley. «Un hôtel de coworking  » résume Philippe Saurel. L’architecte belge a aussi dessiné le parvis de la future gare, plantée aujourd’hui au milieu des champs, qui accueillera en 2020 la prolongation de la ligne 1 du tramway.

Dans l’esprit de Philippe Saurel, la gare TGV n’est pas le terminus du tram, qui devra s’étendre à terme jusqu’à l’aéroport. « J’ai obtenu l’accord de principe de la communauté d’agglomération du pays de l’Or. On ne se fait plus la guerre », se félicite le maire de Montpellier, qui rêve tout haut de réaliser  » le hub  » voulu en son temps par Georges Frêches pour regrouper le fer, la route et les airs à deux pas de la mer. « C’est la grande affaire des cinquante années à venir  ». La question des terres inondables est balayé d’un revers de la main par celui qui se voit déjà membre du syndicat mixte des étangs du littoraux, dont le siège est à Villeneuve-lès-Maguelone. « J’ai survolé la zone en hélico avec mon fils, ingénieur. Les travaux de transparence hydraulique et les bassins de rétention sont bien dimensionnés », assure-t-il. Le tzar lui-même s’est-il arrêté aux marais pour construire Saint-Pétersbourg  ? Derrière  » Saurelgrad « , c’est bien l’extension du domaine de la métropole jusqu’à la mer qui reste l’objectif.

Sur les rails

TRAM Metro 1

Et si on prolongeait le métro de Toulouse jusqu’à… Montpellier  ? Jadis, Georges Frêche rêvait de s’offrir le premier métro automatique développé par Matra. En 1983, le bulletin municipal de Montpellier annonce triomphalement que le quartier de La Paillade sera relié au centre-ville dès 1987, et la mer en 1989. Moralité  : les promesses n’engagent que ceux qui les croient. C’est finalement Dominique Baudis qui se fera élire cette année-là à Toulouse avec son projet de métro contre les socialistes, qui préféraient le tramway. La première ligne de métro ne sera inaugurée que dix ans plus tard, en 1993.
Aujourd’hui, l’agglomération de Montpelllier dispose de quatre lignes de tram qui couvrent 63 kms alors que la ville de Toulouse n’est traversée que par deux lignes de métro (28 kms) qui peinent à franchir le périphérique. Moralité  : le tramway est bien plus «métropolitain» que le métro. Ce n’est pas Alain Juppé, qui vient d’annoncer l’extension du tram de Bordeaux jusqu’à l’aéroport de Mérignac pour 2019, qui dira le contraire. Le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc (LR), entend cependant faire mentir la vision d’un métro strictement municipal. Il s’est fait élire en 2014 en proposant une troisième ligne de métro qui relierait les usines Airbus de Colomiers à Labège pour moins de 2 milliards d’euros.

Qui paie décide. A Toulouse, c’est Airbus

Annoncé pour 2024, le projet baptisé Toulouse Aerospace Express n’existe que sur le papier. Il n’est pas financé à ce jour et n’a pas encore de terminus bien définis. Sera-t-il prolongé au-delà de la zone industrielle du Palays, où Airbus assemble des satellites ? Le secteur est plus connu pour son péage autoroutier et ses bouchons quotidiens. Les élus et les chefs d’entreprises du Sicoval, qui ont développé autour de Labège une «  Innopole  » qui pèse 20.000 emplois, accusent le maire de Toulouse d’avoir «  détourné  » le projet initial de prolongement de la ligne B du métro, arraché de haute lutte en 2012 au profit d’une ligne nouvelle, plus chère. Intraitable, Jean-Luc Moudenc, soutenu pas les maires de Colomiers (PS) et Blagnac (PRG), donne la priorité à la résorption des bouchons qui débordent aussi sur les rocades de l’ouest, à l’entrée des usines et des bureaux d’Airbus. Circonstance aggravante  : Labège et la communauté d’agglomération du Sicoval n’appartiennent pas à Toulouse-Métropole. Moralité  : qui paie décide. A Toulouse, c’est Airbus. Le groupe verse chaque année 27 millions de versement transport au syndicat mixte des transports en commun de l’agglomération.

la solution du train et la question des TGV
Au-delà de la guerre de tranchée qui a repris entre le Capitole et le PS sur la question du prolongement de la ligne B, il existe pourtant une solution simple à mettre en œuvre pour relier Labège au centre de Toulouse rapidement et à moindre coût  : le rail. Une association d’usagers a récemment lancé une pétition pour réclamer davantage de trains le matin entre les deux gares. A seulement dix minutes de la gare Matabiau, la petite gare de Labège est la première halte sur la ligne Toulouse-Narbonne. Mais la plupart des trains qui circulent sur la ligne ne s’y arrêtent pas. Carole Delga, qui a lancé les Etats Généraux du rail en avril dans la banlieue de Montpellier, ne semble pas disposée à croiser le fer avec Jean-Luc Moudenc dans l’agglomération toulousaine. La nouvelle présidente socialiste de la région sait qu’elle doit trouver au bas mot 13 milliards d’euros pour les deux nouvelles lignes à grande vitesse Bordeaux-Toulouse et Montpellier-Perpignan, annoncées depuis des décennies mais toujours pas réalisées. Le calendrier et le financement des TGV de la région ne sont pas davantage assurés que le futur métro de sa capitale.
Moralité  : prenez le bus  ! Depuis le 21 avril, une compagnie allemande d’autocars low-cost propose des trajets à 9 euros entre Toulouse et Montpellier.

chronique pour la nouvelle revue Politic Région