Toulouse, le marathon des notes

 

Mouss et Hakim Saint Aubin
Mouss et Hakim, les chanteurs-danseurs de Zebda, avec les enfants d’une école venus chanter au marché Saint-Aubin pour s’offrir un voyage scolaire

 

Oubliez tout ce que vous croyez savoir sur la musique à Toulouse : Nougaro, l’orchestre du Capitole, Zebda ou le Bel Canto. Chacun dans son genre a porté loin la réputation musicale de la ville dans tout le pays, et bien au-delà. Mais aucun ne suffit à donner le « la » d’une scène musicale singulièrement plurielle. Pour être au diapason de cette ville, il faut en accepter toutes les sonorités.

En juin dernier, l’Ensemble baroque de Toulouse a fêté le dixième anniversaire de Passe ton Bach d’abord, festival original et convivial qui a entrepris de revisiter les œuvres du grand compositeur allemand dans les lieux les plus divers. La manifestation ne bénéficie pas de l’aura médiatique des Folles Journées de Nantes, mais un public ravi a pu ainsi découvrir cette année Michel Macias jouer du Bach à l’accordéon à la librairie Ombres Blanches, ou des billes interpréter « Jésus que ma joie demeure » en dévalant un « Escalabach » en bois installé en 2016 au couvent des Jacobins.

Dans un tout autre registre, les deux frères rappeurs Bigflo et Oli, qui ont passé leur enfance dans le quartier des Minimes cher à Claude Nougaro, s’apprêtent à remplir le Zénith deux soirées consécutives en avril 2018 alors que le chanteur Manu Galure, révélé au grand public l’an dernier en se présentant à la surprise de ses nombreux fans locaux dans une célèbre émission de radio-crochet télévisé, est parti à pied du théâtre Sorano le jour de l’équinoxe d’automne, pour une tournée inédite de concerts de proximité qui doivent le mener à Paris le 21 juin 2018, jour du solstice d’été et de la fête de la musique.

Musique gratuite sur le pouce à l’heure du déjeuner

La ville rose n’a pas de « couleur musicale » unique, constate Joël Saurin, musicien du groupe Zebda qui organise depuis bientôt dix ans des mini-concerts gratuits, tous les jeudis à l’heure du déjeuner. Ces « pauses musicales » ont rapidement trouvé leur public, en dépit d’une programmation délibérément éclectique. Jazz, classique, rock, chanson française, musiques du monde ou expérimentale, le « menu » mitonné par l’ancien bassiste a de quoi satisfaire tous les appétits. « On affiche généralement complet, il y a des retraités qui arrivent une heure avant le début des concerts pour être sûrs d’avoir une place » raconte Joël Saurin, qui précise la formule de ces recréations musicales décontractées : « c’est pas la messe, on a le droit de partir avant la fin ». A quelques exceptions près, le public a bien compris l’état d’esprit. « Je me souviens d’une dame offusquée parce que des gens mangeaient des sandwiches pendant un concert de musique baroque ». Les musiciens, recrutés exclusivement dans le vivier local, sont eux aussi prévenus que le public n’assistera pas nécessairement religieusement à leur prestation. « C’est tout de même mieux que de jouer au noir dans les bars », dit Joël Saurin. Les concerts sont gratuits, mais tous les artistes sont payés au cachet. « A Paris, certains artistes payent pour se produire en concert », souligne l’organisateur.

Joel Saurin
Joel Saurin dans la cour de l’Ostal d’Occitanie, où se produisent les pauses musicales aux beaux jours

La liste d’attente pour se produire lors de ces « pauses » désormais bien installées dans le paysage musical toulousain est longue. Joël Saurin a calculé qu’il lui faudrait quatre années pour programmer tous les artistes figurant « en stock » dans ses fichiers, et la liste s’allonge d’une année sur l’autre. Pour la ville, la facture s’élève à environ 50.000 euros par an. La formule, inaugurée par la municipalité socialiste de Pierre Cohen, a été pérennisée par l’équipe de Jean-Luc Moudenc. Elle s’exporte aussi dans d’autres petites communes de l’agglomération, en s’adaptant au budget et au contexte local. Dans le Frontonnais, vignoble au nord de Toulouse où il est né et réside toujours, Joël Saurin et l’association créée pour gérer les « pauses musicales » toulousaines organisent des « jardins musicaux » le dimanche après-midi. « Pas avant 16h, après Michel Drücker et le passage des tondeuses », précise le musicien, en sociologue non-patenté mais averti des réalités quotidiennes des zones péri-urbaines. En juin dernier, il a aussi lancé le « vélo musical », conjuguant concerts et ballades cyclistes dans les campagnes. Un premier itinéraire a été inauguré depuis Grisolles (Tarn-et-Garonne) entre la piste cyclable du canal latéral et la Garonne en passant par le château de Pompignan, propriété d’un marchand de pianos et collectionneur de Toulouse. Dans la foulée, Joël Saurin a inauguré cet automne les « balades musicales », associant concerts et randonnées pédestres dans quatre communes du Frontonnais (Villaudric, Castelau d’Estrétefond, Bouloc et Vacquiers) du 7 au 15 octobre.

Troubadours pas morts

Disciple revendiqué de Claude Nougaro, Yvan Cujious partage l’avis du musicien de Zebda. « Il n’y a pas de de son toulousain », dit cet ancien prof de physique, devenu chanteur et animateur-radio. Cet axiome ne l’a pas empêché de lancer en 2015 le Toulouse Con Tour, une série de concerts à travers toute la France en compagnie de deux autres complices de la scène locale, Magyd Cherfi et Art Mengo, qui s’attacherait presque à démontrer le contraire. « Nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire de Claude Nougaro », raconte Yvan Cujious, qui avait déjà sollicité les deux artistes toulousains pour l’écriture de son deuxième album personnel. La proposition d’un organisateur de spectacles en Charentes, qui avait laissé « carte blanche » à Yvan Cujious pour monter « un plateau toulousain », a été le point de départ de cette tournée où les trois compères revisitaient le répertoire Claude Nougaro, Pierre Perret ou Francis Cabrel. On dirait le Sud…Ouest, aurait pu chanter Nino Ferrer, autre pointure régionale de la chanson figurant au menu du trio. « Nous avons chacun notre propre sensibilité musicale, mais le point commun réside dans notre approche du texte. Il y a ici une tradition du récit, on aime raconte des histoires en musique, une habitude qui remonte sans doute aux troubadours », analyse Yvan Cujious.

Dick Annegarn
Dick Annegarn avec son escabeau des « Jours de Joutes », rue Riquet

Le trompettiste qui a longtemps animé des « baloches » en amateur avant d’avoir le courage de plaquer une carrière écrite à l’avance dans l’Education Nationale par goût de la scène cite l’occitaniste Claude Sicre, un autre proche de Nougaro qui a toujours cherché à renouer le fil de l’histoire de ces poètes et musiciens du Moyen-Age, champions de la « tchatche » qui pourraient en remontrer aux rappeurs modernes. « Nous avons une une tradition de l’oralité perpétuée aujourd’hui par Dick Annegarn. C’est un vrai poète. Il n’est peut-être pas né ici, mais y vit comme un poisson dans l’eau et a été accepté en retour. Il fait partie de notre famille toulousaine ». Installé dans le Comminges, le chanteur d’origine néerlandaise a repris le flambeau de Claude Sicre en collectant des chansons populaires qui n’ont jamais été enregistrées et en organisant à Toulouse des « joutes » ouvertes à tous les slameurs amateurs sur la place publique. Il faut avoir assisté au moins une fois dans sa vie à une séance des JJJ (jeudi jour de joute), lancé à l’origine par Dick Annegarn sur la place du Capitole en forme de festival « off » et contestataire au Marathon des Mots, pour mesurer la folle ambition, à la fois modeste et géniale, du poète qui se dit « no-landais ». Perché sur une échelle, armé d’un simple mégaphone, il harangue la foule et improvise en attendant que des amateurs osent se lancer à dire un texte au micro, au milieu d’une petite foule mi-intriguée, mi-indifférente. On est aux antipodes du festival littéraire fondé par Olivier Poivre d’Arvor, qui invite des comédiens à lire des textes en public. C’est foutraque, non-écrit, spontané…. et terriblement toulousain !

Manu Galure  : «  le Zénith, c’est une piscine olympique »

Manu Galure Sorano

Manu Galure n’a pas froid aux yeux. Les fans de la première heure de ce jeune chanteur toulousain bourré de talent ont été un peu décontenancés l’an dernier de le voir jouer la «  nouvelle star  » à la télévision. Voulait-il forcer le destin en déboulant dans le monde du show-biz  ?

Ses plus ardents supporters seront rassurés d’apprendre que Manu Galure vient de se lancer, en solo et à pied, dans une drôle d’aventure  : une tournée loin des chemins balisés pour chanter dans le moindre village qui voudra bien l’accueillir. On est à mille lieux de la fabrication des vedettes cathodiques à la chaîne.

Avant son départ d’un périple prévu pour durer deux ans qui s’apparente à un véritable tour de France, notre nouveau compagnon si singulier de la chanson a donné un dernier spectacle dans sa ville natale. A la fin du concert, tous ses potes musiciens sont venus hier soir lui donner l’aubade pour une mise en scène très réussie de son départ devant le théâtre Sorano.

N’en déplaise à Daniel Colling, nouveau patron du Zénith de Toulouse, tous les musiciens de la ville ne rêvent pas forcément de se produire dans l’immense salle de concert de la Cartoucherie. Avec sa malice coutumière, Manu Galure nous a confié comment il voyait son Zénith à lui.

Vu de mon balcon, jouer au Zénith c’est un peu comme si j’avais un bassin olympique dans mon jardin : ça épaterait les copines et les copains, mais faut le remplir. Et faut un grand jardin.

Je m’explique.

Mettons, par exemple, que je joue ce soir dans une salle de 100 places, des places assises je préfère, et que viennent assister au concert 96 spectateurs (parce que des fois les gens réservent et se trompent de date, ou alors ils vont dans le mauvais théâtre, une fois un type est venu en croyant que c’était Manu Dibango qui jouait alors il est reparti). Avec l’équipe technique, les organisateurs et les bénévoles, on frise à 21h les 102 âmes.

Et bien, sans me vanter, il n’y a aucune raison qu’à 22h30 tout le monde n’ait pas passé une délicieuse soirée. Venez me voir à l’occasion.

Maintenant, imaginons le même spectacle, le même concert avec ses même 96 spectateurs, techniciens, organisateurs et bénévoles, soit 102 personnes, le même piano au milieu de la scène et ma pomme dans la lumière, mais cette fois au Zénith. Avec beaucoup de courage et en comptant l’équipe de sécurité, les pompiers, ma maman qui sera venu parce-que-quand-même-mon-fils-joue-au-Zénith, et même en attendant un peu, il restera toujours à 21h30 quelque chose comme 10 882 places vides, dans un Zénith de 9223 mètres carré. Contre toute attente et à moins d’un miracle, la soirée sera longue.

Pour étayer mon propos, je cite le poète : « Quand on baise un con trop petit / cré nom de dieu on s’arrache le vit / mais quand on baise un con trop large / on ne sent plus quand on décharge / et se branler c’est des plus emmerdants / cré nom de dieu on n’est jamais content ».

Quand à l’effet que ça fait de jouer dans un Zénith, c’est une excellent question, merci de me l’avoir posée.

Manu Galure se produit ce samedi soir au fond d’une roseraie à Verfeil, petite commune à la frontière de la Haute-Garonne et du Tarn. Un site web permet suivre son périple qui doit le mener le 21 juin 2018 à Paris.