Montauban : le violon de Bourdelle

C’est l’événement de l’année à Montauban : le vieux musée Ingres installé dans l’ancien palais épiscopal rouvre ses portes au public ce week-end. Totalement transfiguré après trois années de chantier. La configuration du site, qui domine le pont historique traversant le Tarn, fait immanquablement penser au musée Toulouse-Lautrec, logé lui aussi dans un ancien palais des évêques, quelques dizaines de kilomètres en amont à Albi. Osons le dire : l’aura d’Ingres ne permettra pas à la préfecture du Tarn-et-Garonne d’attirer les 175.000 visiteurs annuels revendiqués par sa voisine tarnaise. La directrice du musée vise plus modestement les 80.000 visiteurs. Soit un doublement de la fréquentation.

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Ernest Pignon-Ernest à l’inauguration du MIB (musée Ingres Bourdelle) de Montauban

Nommée conservatrice en 1998 du musée montalbanais, Florence Viguier-Dutheil se démène sans compter pour inscrire cette autre « ville rose », toute de briques vêtus, dans le circuit des visites incontournables de la région toulousaine. La présence d’Ernest Pignon-Ernest lors de l’inauguration du musée en atteste : « exposer à Montauban est un de mes plus beaux souvenirs » confie l’artiste, invité en 2007 puis en 2009 par la directrice du musée à confronter ses fameux collages à l’oeuvre d’Ingres. Aux yeux de ce pionnier du street-art, « Ingres est une référence pour tous ceux qui s’intéressent au dessin ». Le peintre avait légué 4.507 de ses dessins et croquis préparatoires à sa ville natale.

Exposer ces minces et fragiles pelures n’est ni facile, ni spectaculaire. La remarquable muséographie qui accompagne la restauration réussie du palais, édifié au XVIIe siècle par les évêques catholiques dans cette ancienne place forte protestante, permet de consulter ces esquisses grâce à un astucieux système de rayonnage vertical. Un atelier de restauration de cette précieuse collection qui ravira les spécialistes a même été aménagé sous les toits, mais n’est pas accessible au public. Un « cabinet de dessin » a en revanche été reconstitué dans l’une des salles, jadis décorée par le père de Jean-Auguste-Dominique Ingres, lui-même peintre et sculpteur. On y trouvera le fameux  « violon d’Ingres », instrument sur lequel jouait parfois le peintre qui fut, parait-il, 2ème violon à l’orchestre du Capitole de Toulouse. La musique ne fut donc pas seulement un passe-temps pour l’artiste qui a longtemps dirigé la villa Médicis à Rome grâce aux relations que cet ancien bonapartiste a su nouer avec les monarchistes sous la Restauration. Nommé sénateur impérial lors du coup d’Etat de Napoléon III, l’ancien élève de David excellait dans les portraits.

Nus féminins et portraits officiels

Ingres, qui vécut les balbutiements des daguerréotypes, aurait pu être le « photographe officiel » de l’Elysée, comme David fut le peintre de Napoléon. Le musée du Louvre a prêté pour la réouverture du musée un grand tableau représentant le jeune duc d’Orléans, mort accidentellement à 32 ans. Ce grand portrait en uniforme militaire du fils de Louis-Philippe avait vocation à devenir l’image officielle du futur roi de France. Le musée montalbanais organisera cet été une grande exposition autour de l’iconographie posthume commandée par la Monarchie de Juillet à la mémoire de ce jeune prince, libéral et mécène, qui gagna ses galons lors des guerres coloniales en Algérie. En attendant, la directrice du musée a su convaincre plusieurs institutions de prêter des œuvres afin de faire dialoguer l’oeuvre d’Ingres, dont l’académisme est sans doute un peu passé de mode, avec des artistes plus attirants pour le public moderne : Degas, Vuillard et même un incontournable Picasso.

Les nus féminins, autre grande spécialité du fameux auteur de la Grande Odalisque, sont bien représentés. Y compris dans une dernière salle, plus iconoclaste, où Florence Viguier-Dutheil n’hésite pas à questionner cette mode de nombreux peintres de l’époque aux nouveaux canons féministes ou aux emprunts et ré-emplois plus ou moins provocateurs des artistes contemporains. « Le regard sur la postérité du maître de Montauban doit rester curieux, dynamique et pourquoi pas irrévérencieux », écrit la directrice du musée en guise de profession de foi.

Le « grand guerrier de Montauban »

C’est l’occasion ou jamais de souligner ici la force évocatrice d’un bronze monumental installé dans la deuxième salle de l’exposition temporaire. Signée Bourdelle, l’autre enfant du pays, cette sculpture représente un guerrier plus grand que nature. Son torse puissant et les muscles saillants contrastent avec les chairs féminines exposées sur les tableaux d’Ingres. L’oeuvre a été réalisée par le disciple montalbanais de Rodin pour le monument aux morts commandé par la ville de Montauban après le désastre de la bataille de Sedan et la chute du IIème Empire. Elle fit scandale à l’époque. C’est le musée privé de la fondation Bemberg, installée à Toulouse, qui a prêté son unique Bourdelle pour l’occasion. Ce « grand guerrier de Montauban » est l’une des pièces maîtresses de l’exposition. D’autres créations du sculpteur sont présentées dans les sous-sols en brique de l’ancien palais épiscopal, dont certaines prêtées par le musée parisien consacré au sculpteur. La ville a décidé fort justement d’accoler le nom de Bourdelle à celui d’Ingres pour son musée retrouvé. Les sculptures et l’architecture du « MIB » (musée Ingres Bourdelle) de Montauban valent à elles seules le déplacement.

Festivals : le rapport de Pierre Cohen enterré rue de Valois ?

Pierre Cohen

Tout va trop bien, Madame la marquise ? Alors que la soirée d’ouverture du festival Rio Loco a été annulée par un commando d’intermittents du spectacle et d’opposants à la loi Travail, Pierre Cohen s’est finalement décidé à rendre public le rapport que lui avait commandé le ministère de la Culture en juin 2015. L’ancien maire (PS) de Toulouse avait été missionné par Fleur Pellerin, alors en poste rue de Valois, pour prendre le pouls des festivals en France.

Première surprise : le secteur n’est (presque) pas en crise, selon le rapport Cohen. Contrairement aux données alarmistes publiées sur Internet et abondamment reprises et commentées dans la presse et les réseaux sociaux, la baisse des crédits qui a affecté le monde de la culture n’aurait pas provoqué l’hécatombe annoncée. cartocrise

Si de nombreux festivals ont bel et bien disparu en 2014 et 2015, d’autres ont été créés. Plus nombreux, à en croire les chiffres du ministère de la Culture. Le rapport Cohen dénombre ainsi 109 nouveaux festivals dans le domaine des « musiques actuelles », contre 92 disparitions. La conclusion, qui peut paraître paradoxale, ne surprendra pas les observateurs attentifs qui avaient pu noter que dès le départ, Pierre Cohen ne souhaitait pas se focaliser sur les aspects financiers de sa mission.
L’ancien maire de Toulouse cite dans son rapport l’exemple d’un festival d’Auterive (Haute-Garonne) qui a réussi à se « délocaliser » dans trois autres communes du département après avoir été « évincé » pour des raisons non-élucidées. Pierre Cohen se garde bien toutefois de citer le cas hautement sensible politiquement du festival de chanson Alors Chante de Montauban (Tarn-et-Garonne), finalement « ressuscité » à Castelsarrasin. De manière générale, il évite d’évoquer les festivals de la région, à l’exception notable de Marciac (Gers). « Exemplaire » aux yeux du rapport Cohen, le festival de jazz a toutefois été épinglé l’an dernier par les magistrats de la chambre régionale des comptes.

dérives économiques et incertitudes politiques

Pierre Cohen se montre davantage intéressé par la « dynamique territoriale structurante » des festivals. Marciac constitue depuis bientôt quarante ans l’un des meilleurs exemples en la matière. L’ancien élu de Toulouse ne dit rien, en revanche, de ces festivals « hors sols » qui sont capables de passer d’une ville ou d’une région à l’autre, à la recherche de public… et de subventions. La ville offre pourtant quelques cas concrets pour illustrer le phénomène. Le rapporteur préfère s’inquiéter des « risques de dérives économiques » avec la part croissante prise dans les budgets par certains prestataires sous-traitants, notamment pour la billetterie ou la sécurité. Il s’interroge enfin sur les « incertitudes politiques des réformes territoriales ». En clair : est-ce aux communes, aux départements ou aux régions de s’impliquer dans le financement de ces « évènements » qui pèsent aussi un poids économique non négligeable ?

avis de recherche Cohen
L’ancien-maire de Toulouse ne répond pas franchement à la question. Le ministère s’en charge à sa place en soulignant qu’il finance globalement moins les festivals que les villes, mais plus que les régions. Au passage, la rue de Valois reconnaît avoir sensiblement concentré son aide sur quelques grosses machines en France : 148 festivals en 2013, contre 376 en 2002. Rédigé fin 2015, le rapport Cohen s’est poursuivi par de nombreuses tables-rondes à Paris avec des professionnels et des universitaires entre janvier et février 2016. Mais le dernier remaniement ministériel semble lui avoir porté un coup fatal. « Depuis deux mois, le rapport est à la disposition de la nouvelle Ministre Audrey Azoulay. A ce jour, je n’ai pas encore de réponse de son cabinet. Je le regrette, mais je souhaite tout de même aujourd’hui faire un retour aux acteurs qui ont accepté de participer à cette mission et qui ont contribué à cette réflexion collective » , écrit Pierre Cohen pour justifier de sa publication.