« Toulouse doit être un moteur, pas un aspirateur »

Bougerol père fille

Un pied à Rodez, un autre à Toulouse depuis qu’il a racheté la vénérable librairie Privat de la rue des Arts, confiée à sa fille Anne, Benoît Bougerol siège à la nouvelle chambre régionale de commerce et d’industrie d’Occitanie. Ce commerçant (presque) comme les autres porte un regard original sur l’attractivité de la capitale régionale. Interview.

De votre point de vue, est-ce la métropole toulousaine ou la grande région qui doit « tirer » le développement économique ?

On a souvent évoqué par le passé  « Toulouse et le désert midi-pyrénéen ». La situation est moins contrastée dans l’ex-Languedoc-Roussillon, où tout un réseau de villes moyennes a pu se développer à proximité de Montpellier. On a longtemps présenté Toulouse comme « le plus gros village de France », capitale d’une région agricole sans véritable tradition industrielle avant la décision d’y implanter l’usine de l’ONIA loin de la frontière du Rhin après la première guerre mondiale. Je me souviens d’un ouvrage de l’INSEE publié par la maison Privat qui plaidait pour « un développement harmonieux » de Midi-Pyrénées avec la déclinaison locale de la politique nationale de déconcentration pour éviter que Paris ne mange tout. Au début des années 60 , Toulouse a été choisi pour devenir le pôle aérospatial français. Mais ensuite au niveau régional, cet objectif d’irrigation, de répartition, a été un peu raté. Ni Rodez, ni Tarbes n’ont par exemple réussi à devenir des « petites métropoles d’équilibre ». C’est un peu dommage car aucune grande ville ne peut réellement vivre sans son arrière-pays. Toulouse n’est pas une ville-Etat, ce n’est pas Singapour ! Il n’est pas bon d’avoir une région dominée par une seule ville, pas plus qu’avec une industrie unique. On ne pourra pas se contenter, demain, de concentrer la population sur Toulouse ou sur le littoral méditerranéen, dans une grande région Occitanie exagérément bipolaire.

 

Comment ce discours est-il perçu à la chambre régionale de commerce et d’industrie ?
Il est bien reçu par les élus des départements ruraux, mais aussi je crois par les Toulousains qui comprennent qu’il ne peut pas y avoir leur métropole comme unique horizon. Entendons-nous bien : c’est une chance d’avoir une ville-moteur comme Toulouse, avec l’image mondiale dont elle bénéficie dans l’industrie aéronautique. Mais il faut absolument réussir à faire vivre tout le territoire. Eviter à tout prix que Montauban et Albi deviennent des villes-dortoirs. Toulouse doit être un moteur, pas un aspirateur.

 

Vous avez travaillé chez IBM avant de reprendre la librairie familiale. A l’heure où l’on célèbre les nouvelles technologies, le livre ne serait donc pas si « ringard » ?
Si on n’est pas capable d’apporter une dimension culturelle à l’homme par la lecture, le théâtre ou le cinéma, nous deviendrons tous des robots. Savez-vous que les Chinois ont réalisé une étude parce qu’ils s’inquiétaient d’un déficit de créativité avec les USA ou l’Europe ? L’étude a conclu que c’était parce que leurs enfants lisaient moins qu’ailleurs. Ils ont en conséquence lancé un énorme programme de développement de la lecture pour les jeunes à travers tout le pays  !

 

A propos des Chinois, êtes-vous de ceux qui regrettent de les avoir désormais comme actionnaires de l’aéroport de Toulouse-Blagnac, ou y voyez-vous une preuve et une chance supplémentaire pour l’attractivité de la ville et de la région ?
Je me pose la même question que lorsque l’Etat a vendu sa participation dans les sociétés autoroutières. Est-ce qu’on n’a pas vendu les bijoux de famille pour tenter de réduire un peu les déficits publics ? L’inconvénient, c’est que c’est un fusil à un coup. Il aurait sans doute été préférable de conserver une entreprise saine et rentable, qui dégage chaque année des bénéfices, et par exemple investir dans des aéroports comme celui de Rodez pour l’équilibre de la région. Pour autant, je suis favorable à un monde ouvert et je ne vois pas pourquoi on aurait interdit à ces investisseurs de devenir actionnaires, dès lors que la vente a été décidée.

 

Qu’est-ce qui manque encore à Toulouse pour être au niveau de métropoles comme Lyon ou Marseille à l’échelle nationale, ou Barcelone et Hambourg à l’échelle européenne ?
On ne va pas rattraper des métropoles qui rayonnent en Europe depuis des siècles en 50 ans. Je ne suis d’ailleurs pas certain que devenir une métropole aussi grande que Barcelone soit un objectif en soi. L’aire urbaine de Toulouse atteint le million d’habitants, il me semble plus important d’y cultiver la qualité de vie que de vouloir continuer à la faire grossir à tout prix. Ce qui est intéressant, c’est qu’on peut y constater le début d’une culture entrepreneuriale, comme ce qui a pu se passer dans les bourgeoisies commerçantes et industrielles de Lyon ou Bordeaux par le passé. Et il faut mailler tout notre territoire en faisant rayonner cette énergie, y compris dans sa dimension culturelle.

 

version longue d’un entretien pour un dossier du Point consacré à l’attractivité de Toulouse métropole

Super-région et hyper-présidence

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Carole Delga a le bras long. La jeune présidente (PS) de la nouvelle grande région Occitanie « tire la sonnette d’alarme » des trains régionaux, nous apprend la télévision régionale. Le sujet diffusé lors du JT de la mi-journée s’ouvre bizarrement sur des images d’archives de Carole Delga dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale, où elle a retrouvé son siège de député depuis qu’elle a démissionné du gouvernement pour mener la campagne des élections régionales. Au JT du soir, d’autres images montrent enfin la présidente de région dans un train. Mais ce sont encore des archives. Et pour cause : Carole Delga se trouve depuis le début de la semaine… au Japon. Aurait-elle « tiré la sonnette d’alarme » depuis son avion ?

Plus sérieusement, le sujet de la télévision régionale n’était en fait que l’habillage, plus ou moins habile, d’un communiqué de presse diffusé la veille par le service presse de la région. Les TER sont un sujet important pour toute l’Occitanie. Il est parfaitement légitime que la présidente s’agace des retards à répétition (un TER sur 5 fin novembre), des rames en panne et d’autres désagréments à répétition subis par les usagers, qui sont aussi les électeurs de Carole Delga.

Mais quelle urgence impose de signer un courrier courroucé au directeur régional de la SNCF depuis Tokyo pour évoquer la ligne de Latour-de-Carol ? Et pourquoi la télévision régionale choisit-elle des images conservées « au frigo » pour illustrer ce sujet faussement brûlant et tristement récurrent ? Etait-il inimaginable de donner la parole par exemple à Jean-Luc Gibelin, vice-président (PCF) « en charge des mobilités et des infrastructures de transports » à la région ?

Cet élu du Gard était pourtant présent, lundi 5 décembre à Toulouse pour représenter Carole Delga aux cotés du préfet et d’un cadre régional de la SNCF lors de l’inauguration d’un nouveau quai de la gare Matabiau. Là encore, le communiqué de presse de la région dote sa présidente, absente, d’un surprenant super-pouvoir de ventriloque. «  Au total, depuis 2009, nous avons consacré une enveloppe de plus de 8 M d’euros à la modernisation de la gare Matabiau. Demain, nous irons encore plus loin dans l’amélioration de l’offre TER. C’est ce que je dévoilerai lors de la restitution des Etats généraux du rail et de l’intermodalité, le 14 décembre », aurait (télé)déclaré Carole Delga, pourtant alors à 10.239 kilomètres de là. M Gibelin, lui, est resté -officiellement et médiatiquement- muet. Parce qu’il n’a rien à dire ?

Très chers ordinateurs gratuits

 

Delga rentrée

La rentrée scolaire n’est pas totalement harmonisée entre Toulouse et Montpellier. La présidente (PS) de la nouvelle région Occitanie ne sait pas encore si elle maintiendra en 2017 le cadeau de Christian Bourquin aux lycéens de l’ex-région Languedoc-Roussillon. Le successeur de Georges Frêche avait décidé en 2011 d’offrir un ordinateur portable à tous les élèves entrant en seconde. Une prodigalité que ne partageait pas totalement son homologue socialiste de Midi-Pyrénées. Martin Malvy préférait réserver l’aide directe de la région aux familles qui ont du mal à acheter des ordinateurs aux lycéens, ou aux apprentis.

Contrainte de choisir entre Lordi de l’un et l’Ordilib de l’autre, Carole Delga botte en touche. Elle a invoqué lors de sa conférence de presse de rentrée des « délais réglementaires » pour ne ne trancher, renvoyant la décision finale au vote des nouveaux élus régionaux qui devront étudier la question en commissions.

socialiste ou populiste ?

Derrière cette question en apparence technique, les socialistes (et les autres) vont en réalité devoir choisir entre le populisme et la social-démocratie. Le « cadeau » hérité de feu-Bourquin coûte cher à la collectivité. En 2015, la région Languedoc-Roussillon avait dépensé 14,5 millions pour équiper 32.200 lycéens. L’Ordilib de Malvy est plus économe : 4 millions pour 10.600 bénéficiaires. Les aides en Midi-Pyrénées variaient de 25 à 400 euros selon le quotient familial.

L’ancien secrétaire d’Etat au budget était-il plus « radin » que Bourquin ? Ou plus « malin » ? Lordi qui faisait la fierté de l’ancien président de Languedoc-Roussillon, au même titre que ses bus et ses trains « à 1 euro », a été victime d’un gros « bug » social quand la presse locale a révélé que les machines de la région se retrouvaient en vente sur Le Bon Coin. Pour tenter d’éviter ce dévoiement populaire, la région offre des machines dernier cri : des ordinateurs convertibles en tablettes. La politique régionale doit-elle vraiment trancher entre l’iPad, Samsung ou Microsoft ?

A total, la distribution d’ordinateurs aux lycéens de la région est estimé à 18,5 millions d’euros. Un chiffre à rapprocher d’un autre, révélé par Carole Delga lors de sa conférence de presse. La construction d’un nouveau lycée coûte en moyenne 40 millions. La nouvelle région, qui inaugure aujourd’hui deux nouveaux établissements à Villefranche-de-Lauragais (31) et Lézignan-Corbières (11), a prévu d’en construire dix d’ici 2020-2022. Dont trois en Languedoc-Roussillon. Ce qui pose une question simple : combien de nouveaux lycées Christian Bourquin aurait-il pu construire s’il avait été plus « malvyste » que fréchiste ?

Une « renaissance » occitane pour la région ?

Nom région Samson

Le vote des habitants de la nouvelle région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées est pratiquement sans appel. Les 204.000 personnes qui ont participé à la consultation sur le futur nom de la région ont choisi « Occitanie » à près de 45%, loin devant « Languedoc-Pyrénées » (18%) ou « Pyrénées-Méditerranée » (15%). La nouvelle présidente de la région, Carole Delga (PS), a pourtant parue un peu embarrassée en présentant les résultats devant la presse, jeudi à Montpellier. Choisira-t-elle de faire voter les élus régionaux, qui doivent se prononcer le 24 juin, sur ce seul nom qui claque comme un défi  ? Ou ajoutera-t-elle une sorte de « sous-titre » à l’intention des sourds et des malentendants historiques  ?

Grande Occitanie et « petite » Catalogne

Les réactions de tous bords n’ont pas tardé à s’exprimer. Le président du conseil économique, social et environnemental régional a aussitôt fait savoir que l’Occitanie serait « une erreur ». Jean-Louis Chauzy se fait le porte-voix des milieux économiques régionaux, qui ont majoritairement préféré une appellation géographique plus neutre. Il reprend également la critique de certains régionalistes qui estiment que l’Occitanie couvre un territoire beaucoup plus vaste, des Alpes à l’Atlantique. Les catalanistes, qui avaient obtenu au forceps que le « Pays catalan » soit ajouté à la liste des cinq noms, sont eux-aussi mécontents. Avant-même la proclamation des résultats, ils annonçaient vouloir manifester samedi à Perpignan. L’appellation « Occitanie-Pays-catalan » n’a recueilli que 12% d’approbations.
A l’inverse, le collectif d’associations régionalistes qui a activement fait campagne pour l’Occitanie se réjouit ostensiblement. « Nous n’osons même pas imaginer qu’un tel résultat, massif et clair (…) ne soit pas entériné par les élus lors de l’assemblée plénière du 24 juin prochain », écrit sur Facebook le collectif qui réunit des personnalités aussi diverses que l’avocat toulousain Jean-François Laffont, l’ancien membre d’Action Directe Jean-Marc Rouillan ou le premier adjoint centriste au maire de Toulouse, Jean-Michel Lattes. De fait, si la consultation organisée sur Internet et dans la presse quotidienne régionale n’a pas la valeur d’un référendum, elle témoigne d’une majorité évidente pour un nom plus culturel que géographique. Une véritable renaissance occitane, loin des velléités d’indépendance groupusculaires des années 70.

la République en danger ?

Paradoxe politique, la nouvelle assemblée régionale ne compte qu’un seul élu ouvertement «  régionaliste  » sur 158 sièges. Patric Roux (Partit Occitan) est membre du groupe Nouveau Monde en commun  qui fédère des écologistes, des communistes et des partisans de Jean-Luc Mélenchon. Le leader maximo de la gauche opposée au PS est beaucoup plus jacobin que ses petits camarades. Gérard Onesta (EELV), ancien tête de liste de Nouveau-Monde en commun qui a fusionné avec Carole Delga, s’emploie à « déminer » la forte charge explosive du futur nom de la région. « Je ne vois pas en quoi dire « nous sommes en Occitanie » est dangereux pour la République (…) Ce n’est pas un nom qui appelle à la révolte ou la sécession » a déclaré préventivement le président du bureau des élus du conseil régional au micro de France Bleu Toulouse, en début de semaine.

Le vote des élus de la nouvelle région devra être accepté par le Conseil d’Etat avant le 1er octobre.