Au théâtre ce soir : du ballet, Covid !

8 jeunes danseurs venus d’Italie étaient en résidence au théâtre Garonne de Toulouse pour la reprise de Relative Calm, ballet de la chorégraphe américaine Lucinda Childs mis en scène et en lumières par Bob Wilson sur une musique minimaliste de Jon Gibson, créé en 1981 à Strasbourg

Le virus du théâtre est plus fort que la peur de la mort. Pour signifier sa sortie du confinement, le théâtre Garonne a convié son public fidèle, sevré de scène depuis le 13 mars, à la (re)présentation exceptionnelle de quelques pas de danse contemporaine. Les 255 sièges ont été pris d’assaut, sans mesure de distanciation particulière ou masque obligatoire, pour cette invitation gratuite à assister à ce qui était présenté comme « une répétition ouverte ». Pas de rideau. Sur scène, huit danseurs vêtus de blanc sont comme figés en attendant de reprendre vie. Quatre hommes, quatre femmes. Ces jeunes artistes sont venus d’Italie en début de semaine pour préparer la reprise de Relative Calm, un ballet minimaliste créé en 1981 au théâtre national de Strasbourg par un trio de créateurs américains d’avant-garde.

Quand le noir se fait et que débutent les boucles de musique électronique répétitives du musicien californien Jon Gibson, les corps se mettent en mouvement, tournent, se croisent, sans jamais se toucher. La chorégraphie strictement géométrique de la new-yorkaise Lucinda Childs est un menuet moderne, exécuté avec des entrechats de danse classique. Elle est mise en scène et en lumière par Bob Wilson. Cette grande figure du théâtre contemporain est venu personnellement superviser les répétitions des jeunes danseurs recrutés par son producteur milanais. Il a pris le micro avant la courte présentation (20 minutes) d’un extrait du ballet pour dire son plaisir de retrouver la ville rose. Bob Wilson avait déjà eu l’occasion de monter sur la scène du théâtre Garonne en 2015 pour jouer, en solo, un spectacle autour de Samuel Beckett. L’acteur et metteur en scène a eu l’occasion de rencontrer le dramaturge à Paris dans les années 70. «  La plupart des villes américaines sont provinciales », avait alors confié ce Texan originiare de Waco à Jean-Marc Le Scouarnec.

Les danseurs de Relative Calm ont repris le maquillage blanc que Bob Wilson avait choisi pour jouer Beckett à Toulouse. Ils arborent juste une bande noire dans le dos. Une planète survolant la scène suspendue à un fil invisible en offrant des éclipses variables selon la lumière apporte une touche de poésie céleste, mais tout aussi inexorabelement mathématique, aux mouvements calculés au millimètre des corps. L’esthétique minimale de sa mise en scène, aussi géométrique que la chorégraphie de sa complice Lucinda Chils, n’est pas sans évoquer celle d’Aurélien Bory. Cela tombe bien, le plus inventif des scénographes de Toulouse avait lui aussi réinvesti les lieux de ses premiers pas au théâtre en concevant, à bas bruit, une installation pour faire revenir le public dans les galeries souterraines du théâtre Garonne.

Lareine électrise le théâtre Garonne

Lareine Chamonix
De toutes les matières, c’est les watts qu’il préfère. Eric Lareine, 65 ans au compteur (Linky), a fait péter le mythe du père fondateur de la « Houille Blanche » sur la scène du théâtre Garonne. On ne pouvait rêver meilleur endroit que cette ancienne usine de pompage de l’eau du fleuve à Toulouse pour évoquer la vie d’Aristide Bergès, fils de papetier ariégeois qui fit fortune dans les Alpes en installant les premiers barrages hydro-électriques au XIXème siècle.
Cravaté et vêtu d’un improbable manteau-blouse d’époque, le chanteur-performer va au charbon avec son complice Pascal Maupeu et trois autres musiciens pour raconter l’exil de cet ingénieur pyrénéen dans le Dauphiné et sa rencontre avec “la fée électricité”. « Tous les faits sont réels », insiste à plusieurs reprises le conteur électrique, qui s’amuse à rajouter une muse aux pieds palmés à la biographie officielle de l’industriel.
Lareine Berges 2
Entre deux chansons et instrumentaux aux accents de rock bruitiste, Lareine renoue avec son ancien métier de peintre en lettres en dessinant sur un drôle de tableau surtout pas noir, mais d’une couleur laiteuse grâce à des éponges imbibées de Blanc d’Espagne. Cet unique accessoire de scène a été fabriqué par Matthieu Bony. Créateur de décors d’opéra et des spectacles de rue du Royal de Luxe, il a réussi à insérer des tuyaux invisibles entre deux feuilles de plexiglas pour que de l’eau vienne périodiquement effacer les œuvres graphiques éphémères du chanteur, dans un ruissellement digne des ardoises magiques de notre enfance.
La mise en scène de ce spectacle qui épouse davantage la forme d’un concert « classique » que d’une pièce de théâtre a été confiée à Christophe Lafargue, alias Garniouze, autre adepte des spectacles de rue. Arpentant la scène en soliloquant dans son costume d’ingénieur positiviste, Lareine revient toujours au pied de son micro planté au milieu de la scène, comme aimanté. « On a pensé à utiliser un micro-casque pour les séquences narratives, mais je l’aurais fait péter en 5 minutes » explique le trépidant chanteur de blues en blouse. Il ne manquera d’ailleurs pas de sortir un harmonica de sa poche pour y souffler ses tripes habituelles. On ne se refait pas à 65 ans, même quand on joue un respectable industriel en cravate et montre-gousset sur plastron.
Lareine Bergès
Né par hasard à Charleville-Mézières, le plus rimbaldien des artistes toulousains confesse volontiers la part autobiographique de ce spectacle historico-électrique. « Mon père était ingénieur EDF ». Le paternel fut même diplômé de l’école fondée par Aristide Bergès du coté de Grenoble. Antinucléaire revendiqué, Lareine s’interroge en artiste sur ces ingénieurs et « leur confiance aveugle en la science ». Plutôt que de raconter les véritables déboires de l’inventeur de la “houille blanche” avec les riverains dauphinois de ses barrages qui lui firent un procès pour avoir détourné leur eau, il préfère dire que l’industriel a « trahi » la fée qui lui avait enseigné comment capter l’énergie des chutes d’eau. Le morceau de bravoure du spectacle est une longue épopée lyrique sur « la chute des corps » où Lareine peut donner le plein de sa démesure.
Un disque (vinyle) est annoncé en 2020 avec les chansons et la musique composée par Pascal Maupeu pour ce spectacle onirique original.