Le « monopoly de Saint-Jory » fait irruption à Toulouse Métropole

Les affaires immobilières de Thierry Fourcassier, maire (LR) de Saint-Jory, ont suscité un bref instant de malaise à Toulouse Métropole. En cause, une délibération technique qui prévoyait l’achat d’une parcelle à la famille du maire pour la somme de 140.000€ afin de permettre le raccordement de la future caserne des pompiers au nouveau rond-point aménagé à l’entrée nord de Saint-Jory. N’y a t-il pas là un risque de conflit d’intérêt, a demandé presque naïvement en fin de séance Aymeric Deheurles, élu tiré au sort sur la liste Archipel Citoyen à Toulouse ? « Tout est légal » a affirmé Jean-Luc Moudenc, tout en assurant comprendre « le malaise » du nouvel élu. Le président de séance a ensuite demandé à Thierry Fourcassier de quitter la salle, afin de respecter la règle qui interdit à un élu de prendre part au vote quand ses propres intérêt sont en jeu.

Le maire de Toulouse s’est enfin tourné sur sa droite en demandant au maire (PS) de Tournefeuille, également conseiller départemental, de rassurer son opposant toulousain. C’est en effet le département qui doit construire la nouvelle caserne de pompiers de Saint-Jory sur un terrain cédé pour l’euro symbolique au SDIS (service départemental d’incendie et de secours). « J’ai conscience de ne pas répondre complètement à la question » a finit par lâcher Dominique Fouchier, visiblement un peu embarrassé par cette patate chaude. Karine Traval-Michelet, maire (PS) de Colomiers et future présidente du groupe socialiste, a ensuite créé la surprise en annonçant que certains membres de son groupe ne voteraient pas la délibération. Il s’agit là d’une première entorse au pacte de gouvernance passé entre Jean-Luc Moudenc et les maires socialistes de Toulouse Métropole. Au total, 42 élus se sont abstenus.

Les élus socialistes ont été alertés par Victor Denouvion, le candidat PS opposé à Thierry Fourcassier aux dernières élections municipales. Egalement conseiller départemental et vice-président du SDIS, M Denouvion remet en cause la légalité de l’opération. Il explique que les 140.000€ versés à la famille Fourcassier vont permettre de rendre constructible un terrain de 3 hectares appartenant au maire en le désenclavant. Sur sa page Facebook, le maire de Saint-Jory ajoute que le futur rond-point sur l’ancienne route nationale 20, transférée par le département à la métropole, va également permettre de construire un bowling, une salle de jeux et une salle des fêtes. Les travaux, financés à hauteur de 1,5 millions d’euros par Toulouse Métropole, ont commencé cet été. Ils doivent s’étaler jusqu’à la fin de l’année

« J’ai fait interrompre le chantier car les engins empiétaient sur les buttes édifiées pour isoler la propriété familiale de la route », rapporte Thierry Fourcassier. L’élu, dont la famille possède plusieurs terrains dans la commune, indique avoir déjà perdu une « haie de sapinettes de 8 mètres de haut » dans l’affaire. Le maire de Saint-Jory se défend en expliquant avoir vendu ses terres au prix de 30€ le m2, soit « deux fois moins que mes voisins ». Il explique que c’est son prédécesseur (DVG) à la mairie qui avait choisi l’emplacement de la caserne. « Quand j’ai été élu (en 2014), je suis allé voir les pompiers pour leur proposer un autre terrain près de la gare. Ils n’en ont pas voulu », raconte Thierry Fourcassier. Selon lui, c’est le SDIS qui a exigé de construire le nouvel accès routier jusqu ‘au rond-point qui va rendre sa parcelle constructible. Un autre rond-point a été aménagé quelques centaines de mètres plus loin pour desservir un petit centre commercial.

Jusqu’alors président de la commission Urbanisme, le maire de Saint-Jory préside désormais la commission Voirie de Toulouse Métropole. Réélu avec 94 voix d’avance en mars dernier dans sa commune, le maire de droite est menacé par un recours déposé par son opposant socialiste.

Un Catalan pour redessiner la nouvelle capitale de l’Occitanie

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Les maires passent, Joan Busquets reste. Désigné par Pierre Cohen pour redessiner le centre-ville historique de Toulouse en 2010, l’architecte et urbaniste catalan a été confirmé dans sa mission par Jean-Luc Moudenc en 2014. L’ancien directeur de l’agence d’urbanisme de Barcelone a gagné une réputation internationale en préparant sa ville aux Jeux Olympiques de 1992. A 70 ans, il dirige toujours le cabinet d’urbanisme créé en quittant le service de la ville, partageant son temps entre ses cours dans les universités, de Barcelone de à Harvard, et les commandes engrangées dans toute l’Europe. A Toulouse, Joan Busquets a également remporté le concours pour le nouveau quartier qui va pousser dans les vingt prochaines années autour de la future gare TGV de Matabiau.

L’omniprésence de l’urbaniste barcelonais commence à faire tousser chez ses confrères toulousains. Certains s’alarment mezza voce d’une possible « busquetisation »de la ville rose. Après avoir fait sauter le quai en briques de la place saint-Pierre pour y installer de larges gradins en pierre, le maître catalan s’apprête à transformer les allées Jean Jaurès en ramblas. L’avenir de Toulouse se dessinerait-il davantage sur une planche à dessin de Barcelone qu’au Capitole  ?

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Joan Busquets et Annette Laigneau, adjointe au maire de Toulouse chargée de l’urbanisme

 

Non, Busquets n’est pas le maire caché de Toulouse. Contrairement à Oriol Bohigas, son maître et prédécesseur à l’agence d’urbanisme de Barcelone qui sera ensuite élu de la ville, l’architecte confesse n’avoir pas de goût particulier pour la politique. « J’ai assez de casquettes comme ça, non. Je préfère donner des cours dans les universités » répond Joan Busquets, avec son inimitable accent catalan. Ses (rares) détracteurs locaux devraient se souvenir que l’urbaniste n’est pas tout-puissant. Il n’impose pas toujours ses vues facilement.

pas de pins à la place des platanes à Matabiau

L’urbaniste pensait par exemple transformer le port de la Daurade en vaste amphithéâtre donnant sur la Garonne. La méfiance conjuguée des ingénieurs responsables de la lutte contre les inondations et des architectes des bâtiments de France l’ont incité à faire machine arrière, sans toucher à l’alignement des quais conçus par Saget au XVIIIe siècle. L’idée sera finalement concrétisée à plus petite échelle, place saint-Pierre. Joan Busquets raconte spontanément une autre de ses « reculades » toulousaines : « avec Michel Desvigne, nous avions proposé de remplacer les platanes du canal devant la gare Matabiau par des pins. Nous avons beaucoup argumenté, mais l’idée n’est jamais passée. Notre métier, c’est aussi d’écouter », conclue l’urbaniste catalan.

La capacité d’écoute de Joan Busquets est l’une de ses qualités les plus unanimement saluée par tous ceux qui l’ont croisé. « Il n’est pas venu avec un projet tout ficelé », apprécie le géographe Robert Marconis. « Il écoute mais sait aussi se faire entendre. C’est un grand pédagogue et son accent catalan oblige ses interlocuteurs français à prêter davantage attention à ses propos » complète Jean-Pierre Hegoburu, urbaniste retraité et vice-président du conseil de développement de l’agglomération. Maxence Fabiani, son éditeur toulousain, salue quant à lui la simplicité d’approche du personnage, qui ne se comporte pas comme une star. « Il débarque tout seul à Toulouse avec sa sacoche qui pèse près de 15 kilos », apprécie le patron de Loubatières, qui a édité un ouvrage sur les plans de Busquets pour Toulouse (Toulouse, identité et partage du centre-ville, Loubatières, 2014).

L’homme, qui dirige une petite équipe d’une vingtaine de collaborateurs à Barcelone, a délégué un néerlandais germanophone pour assurer le suivi au quotidien de ses chantiers toulousains. Cela ne l’empêche pas de venir régulièrement en personne, pour les grands débats comme pour des réunions plus intimistes. Début novembre, il s’est par exemple invité à l’improviste à la présentation des travaux de restitution d’étudiants en architecture de Marne-la-Vallée qui ont planché sur la requalification de certains secteurs du canal du midi à Toulouse. « Nous allons faire une grande exposition en 2017 à Toulouse à propos des travaux à venir sur le canal », annonce Yoan Busquets. Il a même déjà trouvé un slogan  : « le canal a une histoire riche de 350 ans, et un futur plus grand encore ».

Busquets contraint d’accepter plus de voitures par Moudenc ?

Si quelques voix s’élèvent à Toulouse contre les risques de « busquétisation », d’autres ont redouté l’inverse lors de l’arrivée de la nouvelle municipalité au Capitole. « La « débusquetisation » de Toulouse est commencé  », s’alarmait dès mars 2015 le mystérieux collectif Casa Nova, sur son blog « pour une alternative de gauche » de Toulouse Métropole. Les auteurs anonymes de ce billet critique, mais plutôt bien argumenté, font valoir que la « ville apaisée » préconisée par l’urbaniste catalan se situe aux antipodes du discours de Jean-Luc Moudenc, accusé de vouloir maintenir « l’impérium automobile ». Joan Busquets y était soupçonné d’accepter des « compromis », forcément coupables. « Il a été contraint d’abandonner son projet d’aménagement des boulevards, le fameux « Octogone » qui était la pierre angulaire de sa vision pour Toulouse », persiste et signe l’auteur principal du billet, qui souhaite demeurer anonyme. Aux yeux de ce professionnel de l’urbanisme, Busquets n’aurait conservé le marché toulousain que pour des raisons budgétaires, « pour faire tourner sa boutique ».

 » le canal n’est pas fait pour le tram « , tranche l’urbaniste

Yoan Busquets s’inscrit en faux contre ces accusations. « Il ne s’agit pas de livrer une bataille contre l’automobile. Les gens aiment leurs voitures, elles demeurent un symbole de liberté individuelle. On ne peut pas imaginer une ville sans circulation », corrige le maître catalan. Il va même jusqu’à critiquer en creux le tramway pour se déclarer partisan du métro à Toulouse. « Chaque ville a sa spécificité. Toulouse est faîte pour le métro, plus efficace. Le canal n’est pas fait pour voir passer le tram ou des bus », tranche l’urbaniste de Barcelone.

Les principales critiques contre Yoan Busquets viennent finalement de sa propre ville. Barcelone semble aujourd’hui être la principale victime de son propre succès. De plus en plus d’habitants se plaignent de l’afflux des touristes qui rendent la vie quotidienne parfois insupportable et font monter les prix. Ada Colau, la nouvelle maire élue avec le soutien de Podemos, vient d’annoncer le gel des projets de nouveaux hôtels et a déclenché une croisade contre le site de réservation en ligne RBnB, comme dans d’autres métropoles européennes. Des «problèmes de riches » pour Yoan Busquets.

patrimoine Unesco contre tourisme de masse

« Quand j’ai commencé à racheter des maisons à Barcelone, s’était littéralement pour une bouchée de pain. Certains quartiers n’avait plus aucune valeur. Des amis étrangers m’ont mis en garde contre la « gentrification » de ces quartiers. Je leur répondais que j’en voulais bien. C’est vrai qu’il y avait un risque de voir les gens pauvres quittaient leur quartier. C’est le problème des gens qui gèrent la ville. On a voté une loi qui leur donnait le droit de rester sur place. Cela a coûté très cher à la collectivité. Tous ont pu en bénéficier, mais certains ont vendu quand les prix ont monté ».

Le même phénomène peut-il se reproduire à Toulouse, avec la volonté affichée du maire d’inscrire la ville au patrimoine mondial de l’Unesco  ? « Toutes les villes sont en concurrence entre elles. L’Unesco peut être un moyen de se distinguer. Mon rôle est d’aider la ville à progresser. On ne vise pas ce classement pour faire joli, mais pour donner de la valeur aux yeux de ses propres habitants », répond Yoan Busquets.