Stocker l’eau sous pression politique

Pas facile de trouver une issue entre pro et anti-barrage à Sivens (Tarn). Surtout dans un contexte pré-électoral. Contrairement aux attentes de Maryline Lherm, maire de L’Isle-sur-Tarn et conseillère départementale, le gouvernement n’a pas tranché le nœud gordien en imposant la construction d’une nouvelle retenue dans la vallée du Tescou pour irriguer les cultures. « Pas question de passer en force » a répondu le 30 mars Bérangère Abba. La secrétaire d’Etat à la biodiversité assistait en télé-conférence à une réunion de l’instance de co-construction (ICC) mise en place après la mort de Rémi Fraisse en 2014 sur le chantier du projet initial.

Un médiateur va être nommé et d’ultimes études sont en cours pour répertorier précisément les zones humides dans le bassin versant de cette petite rivière, régulièrement à sec en été, qui se jette dans le Tarn à l’entrée de Montauban (Tarn-et-Garonne). Les associations environnementalistes associées à la concertation avec les agriculteurs au sein de l’ICC sont prêtes à reconnaître un déficit hydraulique estimé à 700.000 m3. Un « consentement », à défaut d’un réel consensus. Les naturalistes et les écologistes refusent toujours qu’un ouvrage soit érigé sur des zones qui font office d’éponges naturelles. Le chantier du précédent projet avait abouti à la destruction de 18ha de zones humides à l’orée de la forêt de Sivens, en dépit de l’occupation par des zadistes. Après le déboisement et le passage des bulldozers, des travaux de génie écologique ont été lancés pour tenter de restaurer 5ha de zones humides.

Pour des élus locaux comme Maryline Lherm, qui partage la présidente de l’ICC avec le maire de La Salvetat Belmontet (Tarn-et-Garonne), cette lente diplomatie de l’eau renvoyant encore la décision finale après les scrutins départementaux et régionaux, prévus en juin, n’a que trop duré. L’urgence climatique s’accorderait mal aux « palabres ». Les réunions de l’ICC devaient initialement être expédiées en six mois seulement. Le temps d’élaborer un « projet de territoire », préalable désormais obligatoire à tout projet de retenues à l’échelle de chaque bassin versant. On en recense déjà une quarantaine sur l’ensemble du bassin Adour-Garonne.

A Sivens, le projet de territoire a fait émerger des perspectives intéressantes pour une agriculture « de proximité » en circuit court. Il semble plus facile de négocier de l’eau pour du maraichage destiné aux cantines scolaires ou aux produits bio vendus sur les marchés du coin que pour du maïs destiné à l’ensilage pour nourrir des vaches ou des semences livrées à une grosse coopérative.

Mais l’ICC ne peut outrepasser la fonction pacificatrice de concertation qui lui a été assigné. L’idée d’un syndicat mixte pour passer à la phase opérationnelle du « projet de territoire » fait son chemin. Il appartiendra aux nouveaux conseillers du Tarn et du Tarn-et-Garonne, avec les maires élus en 2020 dans les 14 communes traversées par le Tescou (dont une en Haute-Garonne), de s’accorder sur une gouvernance. En association, ou pas, avec les agriculteurs et associations de protection de l’environnement. C’est ce syndicat qui pourrait enfin assurer la maîtrise d’ouvrage d’un futur ouvrage de stockage, dont la capacité serait réduite de moitié par-rapport au projet initial de barrage à Sivens (1,2 millions de m3).

FaIre payer l’eau pour les poissons ?

« L’abandon de ce projet constitue une illustration des conflits d’usage de l’eau, marqué par l’affrontement entre les intérêts agricoles et les défenseurs de l’environnement », estime la Cour des Comptes dans son rapport d’activité 2020. Les magistrats financiers ont repris, en version soft, les vives critiques de leurs homologues de la chambre régionale d’Occitanie. Ces dernier jugent très sévèrement la fuite en avant de la Compagnie d’Aménagement des Coteaux de Gascogne (CACG), porteuse du projet dans le Tarn mais aussi des nombreuses « bassines » en Poitou-Charentes. Au bord de la faillite, cette société d’économie mixte basée à Tarbes (Hautes-Pyrénées), fondée sous Napoléon III pour répartir historiquement l’eau des gaves pyrénéens vers la Gascogne via le canal de la Neste, va être recapitalisée par les régions Occitanie et Nouvelle Aquitaine. Les nouveaux conseillers régionaux élus en juin auront aussi leur mot à dire dans la gestion de l’eau dans le grand Sud Ouest. Les départements sont aussi invités à « cracher au bassinet » par les magistrats financiers qui siègent à Montpellier.

La Cour fait enfin état d’une proposition audacieuse pour redresser durablement les comptes de la CACG. Celle-ci ne « valorise » selon ses calculs que 200 millions de m3 auprès des agriculteurs, alors qu’elle « gère » un volume annuel estimé à plus de 500 millions de m3. Pourquoi donc ne pas faire payer l’eau non plus seulement pour l’irrigation, mais aussi pour « le soutien d’étiage » ? C’est peu ou prou déjà le cas pour EDF, dédommagée quand ses barrages hydroélectriques sont mobilisés pour « déstocker » de l’eau en été afin de soutenir le niveau de la Garonne. Sauf que l’électricien a pu faire valoir que cela représentait un « manque à gagner » en kilowatts pour se faire indemniser. Comment calculer le prix de l’eau destinée simplement à ce que les poissons ne meurent pas dans une rivière menacée d’assèchement ? Et qui paiera ?

«  Les bases règlementaires autorisant cette facturation sont inexistantes », reconnaît la Cour des Comptes. Il faudrait donc « repenser la gestion de l’eau en tant que bien commun », s’est contenté de glisser Pierre Moscovici. L’ ancien ministre (PS) de l’Economie et commissaire européen a été nommé à la tête de l’institution par Emmanuel Macron en juin 2020.

Pourquoi le magret d’autruche n’a pas remplacé l’escalope de dinde ?

autruches Sénergues Vigouroux

« On croyait qu’il y avait un marché », avoue Christian Vigouroux. Comme la plupart des éleveurs de bovins viande aveyronnais, cet agriculteur se contentait de produire des veaux qui partaient se faire engraisser en Italie, lorsque surgit la première crise de la vache folle. Inquiet face aux restrictions à l’exportation de la viande de bœuf française, l’éleveur de Sénergues, minuscule village situé à une dizaine de kilomètres de Conques, ne veut plus mettre tous ses œufs dans le même panier. Quoi de mieux pour se diversifier que l’autruche, cette « volaille » géante qui « broute » de l’herbe et dont la viande, rouge, peut se vendre plus cher qu’un filet de bœuf ? D’autant qu’une femelle, qui peut vivre jusqu’à 40 ans, est capable de pondre de 30 à 100 œufs par an, et qu’un seul d’entre eux, durs comme le calcaire, vaut deux douzaines d’œufs de poules !

A La Besse, la ferme familiale des Vigouroux, la décision de tenter l’aventure de cette nouvelle  » poule aux œufs d’or  » est prise collectivement. Il s’agit de dégager un revenu supplémentaire pour permettre l’installation de Cédric, l’un des deux fils du couple. Geneviève, l’épouse de l’éleveur, est d’autant plus favorable à cette diversification originale qu’une de ses cousines, installée à une trentaine de kilomètres de là du côté de Bozouls, a eu la même idée au même moment. Les deux femmes assurent qu’elles ne se sont pas concertées. L’autruche apparaît à l’aube des années 90 comme un filon à creuser. On recense rapidement une dizaine d’élevages dans le très rural département de l’Aveyron, environ 200 à l’échelle de toute la France. Une filière se met en place sur tout le territoire, attirant des capitaux saoudiens qui flairent la bonne affaire.

En Afrique, son continent d’origine, l’autruche saharienne (Struthio camelus) est protégée par la convention de Washington, qui en interdit le commerce. Une sous-espèce (Struthio syriacus) qui avait colonisé les déserts de Syrie et d’Arabie a complètement disparu dans les années 60, et les populations sauvages dans la plupart des autres pays sont en déclin. Seule l’Afrique du Sud, qui a développé des élevages d’autruches pour leurs plumes dès le XIXème siècle, inonde le marché depuis la fin de l’apartheid (1991) et de l’embargo qui frappait le régime. C’est dans ce contexte que l’élevage de ces oiseaux hors du commun, jusqu’alors apanage des seuls zoos, est enfin autorisé en France (1992). D’abord comme animal d’agrément, comme les paons et autres oiseaux exotiques. Puis, rapidement, pour l’alimentation humaine (1993).

Pourquoi l’autruche n’est pas devenue la dinde du XXIème siècle, le chaînon manquant entre les élevages de volailles de plus en plus industrialisés et la filière bovine, en déclin ?

retrouvez la suite de cette enquête sur le blog de Sésame, nouvelle revue (en ligne et sur papier) éditée par l’Inra pour succéder au désormais légendaire Courrier de l’Environnement